Sri Sri Ravi Shankar ou l'hindouisme à l'heure du 21ème siècle

Par François Gautier

Au moment où, une fois de plus, des tensions inter-religieuses déchirent l’Inde il est bon de redécouvrir (ou même de découvrir, pour la plupart d’entre nous), l’hindouisme, une des plus anciennes religions du monde, qui aujourd’hui, avec plus d’un milliard d’adeptes, constitue le troisième credo de notre planète, après la chrétienté  et l’islam.  Sri Sri Ravi Shankar, dont le mouvement « L’art de Vivre », est représenté dans 135 pays et qui vient d’être invité aux Nations Unies et au Forum Economique de Davos, nous donne son point de vue.

 

1) Une Interview De Sri Sri Ravi Shankar

 

Q. L’hindouisme n’est-elle pas la dernière religion polythéiste au monde ?

 

R. On n’a pas vraiment compris en Occident la vraie nature de l’hindouisme, qui est une religion qui reconnaît qu’il n’y a qu’un seul Dieu, mais qu’il se manifeste sous différentes formes. Le plus humble des villageois indiens sait instinctivement que le Divin s’incarne à différentes périodes de l’histoire humaine, sous des noms différents, dans un langage différent, avec des préceptes différents, suivant les besoins de chaque époque.  C’est ce que nous avons appelé le concept de l’avatar. Malheureusement, les religions monothéistes ont enlevé à Dieu sa diversité et en ont fait un Dieu unique, arbitraire et exigeant. A New York, par exemple, lors de la dernière session des Nations Unies, où une place avait été faite pour le dialogue des religions, les délégués des religions chrétiennes et musulmanes avaient préparé, à la fin du conclave, une déclaration commune des religions ‘monothéistes’. Je me suis élevé contre cela et je leur ai expliqué, comme je viens de le faire pour vous, pourquoi l’hindouisme est également une religion essentiellement monothéiste. Du coup, l’archevêque de Canterbury, qui a très bien saisi mon propos, est intervenu pour que le bouddhisme et l’hindouisme soient inclus dans la déclaration. C’est un progrès.

 

Q. Que répondez-vous quand on accuse certaines organisations religieuses hindoues d’être des sectes ?

 

R. C’est vrai que de nombreux groupuscules hindous ont été catégorisés en sectes par les médias occidentaux. Mais qu’entendez-vous par sectes ? Une secte est un organisme qui exclue toutes les autres croyances exceptée la sienne et confine les gens dans un seul credo. Cet exclusivisme ne permet pas aux adeptes d’avoir l’esprit ouvert, ne confère pas aux croyants la liberté de choix de culte et impose des codes d’habillage, des lois, des exigences, des punitions, etc. L’Hindouisme ne peut jamais être une secte, car il donne une totale liberté à ses adeptes d’utiliser le chemin qu’ils jugent bon pour atteindre Dieu. L’Hindouisme inclue tout le monde, admet tous les avatars, et surtout n’utilise pas la peur et la culpabilité pour garder ses ouailles en son giron. Enfin, l’hindouisme ne condamne pas les autres religions et n’a jamais tenté d’évangéliser les autres peuples.

 

Q. En Europe on se méfie des gourous, on a l’impression  qu’ils hypnotisent leurs disciples et que ceux-ci perdent leur libre arbitre, leur capacité à penser pour eux-mêmes…

 

R. Un gourou n’exige rien de ses disciples, mais au contraire les aide à élargir leur vision, leur confère une autre dimension. En fait, non seulement vous ne perdez pas votre libre arbitre, mais vous gagnez en liberté, vous vous libérez de vos atavismes culturels, émotionnels, religieux, vous perdez vos inhibitions. En Inde on sait qu’en abandonnant son ego à un gourou, on touche à Dieu. C’est pour cela que le système gourou-disciples a toujours joué un rôle important dans notre société : si vous voulez apprendre la danse classique indienne, votre professeur est non seulement un maître à danser, mais aussi un gourou ; il en va de même pour la musique, la lutte etc.

 

Q. Depuis l’avènement du Bharatiya Janata Party (parti qui se recommande de la majorité hindoue) en 1998, il y a eu persécution de la minorité chrétienne en Inde. Ne vous êtes-vous pas vous-même élevé contre l’appel du pape à l’évangélisation de l’Asie ?

 

R. J’ai un profond respect pour la chrétienté et je tiens le Christ pour un avatar (incarnation suprême). Mais le problème de l’évangélisation c’est qu’elle a comme théorème de base qu’une religion – ici la chrétienté – est supérieure à une autre - en l’occurrence la nôtre - l’hindouisme. De ce sentiment de supériorité sont nées toutes les persécutions religieuses, toutes les inquisitions, toutes les guerres de religions. Mais cette notion de supériorité est en fait une ignorance, l’ignorance d’autres religions ; car chaque religion possède son caractère propre, son génie, qui  est adapté au tempérament, à la culture et aux mœurs du pays où elle est née. Je considère que les conversions représentent une violence qui est faite à une civilisation, une manière de vivre. En Inde, les missionnaires anglicans américains et australiens, convertissent en ce moment à coup de millions de dollars des tribus du nord-est du pays, à qui on apprend à rejeter leur culture, à haïr leurs frères et sœurs hindous. Forcément il y a un sentiment de colère chez les hindous. Il faut peut-être que vous révisiez vos préjugés, vos idées préconçues, vos a priori sur l’hindouisme. Nous devons reconnaître ce qui est bon dans chaque religion et il est essentiel en ce début de 21ème siècle que nous acceptions la diversité religieuse de ce monde.

 

Q. Comment définissez-vous le fondamentalisme religieux ?

 

R. Le fondamentalisme c’est ce qui n’englobe pas tout, qui sépare, qui divise, qui juge. C’est à la base une ignorance. Le problème c’est que le fondamentalisme dans une religion a des répercussions dans une autre et engendre des contrecoups. Dans chaque religion il y a de la place pour le progrès, pour s’adapter aux temps qui changent. Les religions qui ne le font pas stagnent ou régressent. C’est ce refus d’adaptation aux temps modernes, dans l’islam, par exemple, qui a déclenché les évènements du 11 septembre 2001 ; nous sommes nous aussi en Inde la cible de ce même fondamentalisme. Si chaque religion se sent supérieure aux autres et est prête à employer la force, qu’elle soit psychologique ou physique, pour convertir les « païens », de tels évènements vont certainement se reproduire. Mais tout ceci ne doit pas nous empêcher de toujours voir le meilleur de chaque religion, que ce soit l’islam, le bouddhisme, l’hindouisme, la chrétienté ou le jaïnisme.

 

Q. L’hindouisme n’est-il pas une religion fondamentaliste ?

 

R. Non, pas du tout. Vous savez, toutes les minorités religieuses persécutées de par le monde ont trouvé refuge en Inde au cours des siècles : les Juifs, après le dace du temple de Jérusalem – l’Inde est d’ailleurs un des seuls pays au monde où les Juifs n’aient jamais été persécutés ; les Parsis adorateurs de Zoroastre ; les Arméniens, les Chrétiens de Syrie ; les Tibétains aujourd’hui… S’il y a eu des excès de la part des hindous contre des minorités religieuses, il sont rares ainsi que récents ; et nous travaillons à ce que cela ne se reproduise plus.

 

Q. Une des images tenaces qui s’accrochent à l’Inde est celle de la corruption…

 

R. Mais nous ne sommes pas plus corrompus q’un autre pays, seulement plus pauvres ; c’est la pauvreté qui crée la tentation de corruption. Demandez à un policier, qui est payé cinq cents francs par mois et doit nourrir cinq enfants s’il n’a pas la tentation d’être corrompu, non pas par affinité pour la corruption, mais parce qu’il doit nourrir ses cinq gosses… D’ailleurs il y a aussi corruption chez vous, malgré l’opulence : aux Etats-Unis, en Italie, en France aussi, d’après ce qu’on m’a dit…

 

Q. Vous avez fondé le mouvement Art de Vivre qui a maintenant plus de deux millions d’adeptes  Qu’est ce que c’est ?

 

R. D’apprendre à bien vivre, à se sublimer, à développer ses capacités intérieures, à adopter la non-violence. Pour cela nous avons développé tout un système basé sur la connaissance du souffle (voir encadré).

 

Q. Que représente la France pour vous ?

 

R. La France et l’Inde partagent un même goût pour la culture, l’art, la littérature. Les Allemands sont plus scientifiques, alors que les Français et les Indiens ont une certaine affinité intellectuelle qui ne s’explique pas. D’où l’attrait que nous avons pour certains de vos écrivains et l’attirance secrète que vous avez pour l’Inde.

 

Q. Quel est votre message ?

 

R. La vie est sacrée. Célébrons la vie. Occupons-nous aussi de notre prochain et partageons avec ceux qui sont moins fortunés que nous. Elargissons notre vision, car le monde entier nous appartient. Nous sommes tous Un.

 

2) Sri Sri Ravi Shankar et l’ART DE VIVRE

 

Il est né en 1956 dans l’état du Tamil Nadu, tout au sud de l’Inde, dans une famille traditionnelle de brahmanes. Son père affirme qu’à l’age de sept ans il était capable de réciter par cœur l’entière Bhagavad Gita (un des textes les plus sacrés de l’Inde). A dix-sept ans, il termine ses études traditionnelles assorties d’un diplôme en sciences modernes.  En 1982, après dix jours de silence dans un endroit retiré du monde, Sri Sri Ravi Shankar crée l’Art de Vivre, une ONG à but charitable reconnue par l’ONU, qui  propose des outils pratiques pour gérer le stress, améliorer la santé et mener une vie quotidienne plus accomplie. A ce jour, grâce à l’enthousiasme de professeurs bénévoles, plus de deux millions de personnes, dans plus de 130 pays répartis sur les cinq continents, ont bénéficié de ce programme éducatif exceptionnel.

 

Gautam Vig, un jeune professeur de l’Art de Vivre explique que le cours de base enseigné aux néophytes « est un atelier pratique destiné à développer pleinement le potentiel de vie en chacun de nous et qu’il peut être pratiqué par des personnes de toutes nationalités et de toutes religions ». Ce cours, qui repose sur la connaissance ancestrale du pranayama, la science de la respiration, « est adapté aux besoins de la vie moderne, continue Gautam et il offre des outils pratiques pour éliminer les effets du stress, ainsi que les toxines provenant de notre vie quotidienne, pollution, stress et de nos diverses dépendances, alcool, tabac, drogues ».

 

Sri Sri Ravi Shankar est également un gourou qui essaye de réformer les tares de l’hindouisme : pas de serviteurs dans son ashram de Bangalore ; ses adeptes et ses professeurs proviennent de toutes les castes de l’Inde, de toutes les religions ; SSRS est également un maître spirituel écolo, qui a interdit les sacs en plastique, promeut le solaire et le biologique dans son ashram ; enfin, il a mis en place un gigantesque programme d’aide aux plus démunis de l’Inde, qui leur apporte logement, hygiène et harmonie sociale.

 

3) Encadré : Sri Sri Ravi Shankar et le terrorisme

 

Sri Sri Ravi Shankar a de nombreux disciples aux Etats-Unis et s’y rend fréquemment. Peu après les attentats du 11 Septembre 2001, il se trouvait en Californie, où naturellement de jeunes Américains lui posèrent des questions sur le terrorisme. « Où était Dieu le 11 septembre dernier », lui demanda à brûle-pourpoint l’un d’eux ? Sri Sri ferma les yeux quelques instants : « Où était Dieu lorsque la rivière Mississipi sortit de son lit ? Où était Dieu lors du tremblement de terre de San Francisco ? Où était Dieu lorsque la terre trembla au Gujurat, rétorqua-t-il ? Il y a 365 jours dans une année et durant ces 365 jours, une calamité ou une autre, qu’elle soit naturelle, ou due à la folie des hommes, a lieu quelque part sur cette planète. Une foi qui exige de Dieu qu’il n’y ait pas de malheurs est une foi faible, car la vraie foi est celle qui fait face aux évènements de la vie, qu’ils soient agréables ou désagréables. De nombreux saints chrétiens ont été persécutés ou même tués ; s’ils avaient demandé : ‘où est Dieu, où est donc Dieu’ ? La foi n’aurait joué aucun rôle dans leur vie. La foi est quelque chose de bien plus grand, de bien plus fondamental que la vie. Dieu n’est pas in instrument de notre sécurité, ou un concept pratique pour satisfaire nos exigences. Dieu est amour. Dieu est le substratum de cet univers, la base de notre existence. Dieu est l’espace où toutes les choses se passent ».

 

Mais ceci ne satisfait pas vraiment notre jeune Américain: “ quelle attitude devons-nous avoir envers les terroristes « ? Guruji, comme aiment à l’appeler ses disciples, sourit: “ayez de la compassion pour les terroristes. Ils sont dans l’ignorance, ils ont une fausse idée de la religion, une fausse idée de la liberté ; et du coup ils infligent des souffrances aux autres et donc à eux-mêmes. Ils ont besoin de compréhension, ils ont besoin de compassion. Les haïr ne servirait à rien, nous avons besoin de les éduquer et des les transformer”. Et Sri Sri Ravi Shankar de rappeler que ses professeurs enseignent l’Art de Vivre dans les prisons en Inde et aux Etats-Unis aux terroristes et aux criminels, avec des résultats extrêmement probants.


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