Des héritiers autoproclamés : «L'ordre du Temple a engendré bien des avatars»

 

Source : Historia

09/06/2004

Des héritiers autoproclamés

L'ordre du Temple a engendré bien des avatars, tel l'ordre du Temple solaire qui a conduit ses membres à s'entre-tuer dans les années 1990. Mais d'autres mouvements néotempliers ne vont pas jusqu'à de telles extrémités.

Par Jean Hennegé

Le néotemplarisme naît au XVIIIe siècle avec la formation de la Stricte observance templière (SOT) de Karl von Hund (1722-1776), société illuministe de forme maçonnique qui prétend restaurer le modèle original de l'ordre du Temple dans toute sa dimension historique. La SOT assume un temps cet héritage, totalement mythique, d'un prétendu ésotérisme templier médiéval, dissimulé sous les traits cisterciens de l'ordre des Pauvres Chevaliers du Christ, façade en trompe-l'oeil, partie émergée et politiquement correcte d'un projet autrement important et dont l'Histoire ne dit rien. La SOT sera fondue dans le Rite écossais rectifié à la mort du baron von Hund par Jean Baptiste Willermoz avec l'introduction dans ce rite maçonnique de « hauts grades templiers ».

En 1811, la loge maçonnique des Chevaliers de la Croix compte dans ses membres un certain Bernard-Raymond Fabré-Palaprat, médecin remarquable dont l'engagement auprès des blessés lors du siège de Paris en 1814 lui vaudra plus tard d'obtenir la Légion d'honneur. Cette loge, affiliée au Grand Orient et peut-être parrainée par Napoléon Ier, est dirigée par un autre médecin, le docteur Ledru, qui affirme à son tour détenir le fameux héritage templier, par l'intermédiaire d'un certain Radix de Chevillon qui l'aurait lui-même reçu, en 1792, d'un dernier grand maître secret de l'ordre du Temple, Timoléon de Cossé-Brissac.

Cette filiation secrète se doit, pour le moins, d'être ininterrompue depuis Jacques de Molay pour légitimer la position de Ledru. C'est ce qu'est censé prouver une charta transmissionis , produite habilement par Ledru et que la tradition néotemplière d'alors attribue à Jean-Marc Larménius. Sur ce « faux véridique », les noms des grands maîtres clandestins de l'ordre du Temple se succéderaient depuis 1312 jusqu'au XIXe siècle ; Cossé-Brissac en serait le dernier signataire, au terme d'une clandestinité historique fort confortable. Fabré-Palaprat succède à Ledru et tente d'installer une mainmise totale sur ce nouvel ordre du Temple. De nombreux « convents » vont se créer un peu partout dans le monde (Belgique, Angleterre, Brésil, Etats-Unis) dans une succession de schismes permanents, entretenus par quelques chevaliers frondeurs. Lorsqu'après la Révolution de 1830, Fabré-Palaprat entreprend de fonder, sur les bases de l'Ordre, une nouvelle religion, sorte de christianisme rationaliste de culte johannite, de nombreux Templiers vont démissionner. L'ordre originel sera restauré après la mort de Fabré-Palaprat, en 1838, et se maintiendra encore quelque temps sous la direction de sir William Sidney Smith. Différents « convents », belges portugais ou italiens, choisiront de perpétuer la tradition de Fabré-Palaprat, tradition qui, après la Seconde Guerre mondiale se maintiendra sous la forme de l'Ordre souverain et militaire du Temple de Jérusalem, très vivace en Belgique.

A la Belle Epoque, de nombreux occultistes revendiquent l'héritage du Temple. Joseph-Aymé Péladan, dit Joséphin Péladan, fonde la Rose-Croix catholique du Temple et du Graal, prend le titre de Sâr et défraie la chronique mondaine parisienne en excommuniant Emile Zola !

En 1909, le jeune René Guénon, émule de Gérard Encausse, dit Jacques Papus, et de son Ecole Hermétique, fonde à son tour l'Ordre du Temple rénové. Papus reçoit, à la même période, la charte de fondation de l' Ordo templi orientis , d'un certain Theodor Reuss qui l'aurait détenue de Karl Kellner, adepte d'une prétendue magie sexuelle liée à une pseudo-doctrine templière. On voit combien le néotemplarisme est prompt à produire ses propres certificats d'authenticité et de continuité historique, en multipliant les textes fondateurs et autres sources apocryphes.

Il faut maintenant se tourner vers l'histoire du néorosicrucianisme et notamment de celle de l'Ancien et Mystique ordre de la Rose-Croix ou Amorc, introduit en France dans les années 1930 par Hans Grüter. Aux origines de l'Amorc français, on trouve H. Spencer Lewis, fondateur de l'Amorc à New York en 1915 dans une filiation prétendue avec la société de la Rose-Croix. Lewis (1883-1939) a manifesté toute sa vie un intérêt particulier pour l'ordre médiéval du Temple. L'association belge de l'Ordre souverain et militaire du Temple de Jérusalem lui expédie d'ailleurs, en 1933, la charte de l'ordre qui tente d'expliciter les liens entre les chevaliers du Temple belge et les néorosicruciens américains. Lewis crée un noyau chevaleresque templier au sein de l'Amorc et son fils, Ralph. M. Lewis, sur les traces de son père dans sa recherche fusionnelle entre les idéaux néorosicruciens et les doctrines néotemplières, accueille dans l'Amorc la Société d'études et de recherches templières.

C'est Raymond Bernard, dit Sâr Rosenkreutz, ésotériste, Grand Maître pour les pays de langue française puis légat suprême de l'Amorc, qui clôt cette perspective syncrétiste en fondant l'Ordre rénové du Temple, dont il sera le grand maître secret dans les années 1970, après avoir fréquenté la « résurgence » templière d'Arginy. Puis, en 1988, il fonde l'Ordre souverain du Temple initiatique, dont il confiera la grand-maîtrise à Yves Chayet en 1997. L'intrication entre l'Amorc et les sociétés néotemplières est une composante à part entière du phénomène français.

Jacques Breyer, après avoir survécu à la déportation - où il s'est lié d'amitié avec Robert Desnos - s'est engagé dans une quête initiatique qui est sans doute à l'origine des ordres néotempliers actuels. C'est lors de pratiques ésotériques dites théurgiques (tentatives de fusion avec le divin), au château médiéval d'Arginy, dans le Beaujolais, en 1951 et 1952, qu'il ressent une « présence templière » qui l'amène à promouvoir une renaissance de l'ordre templier médiéval. Le château d'Arginy, propriété dans les années 1950 du comte de Rosemont, a la réputation, fausse mais bien venue, d'avoir été le quartier général occulte de l'ordre du Temple originel. De mystérieux graffitis dans le donjon intriguent son propriétaire et l'incitent à en chercher une signification ésotérique ou occulte en s'adressant aux talents médiumniques de Jacques Breyer. Parmi le cercle de proches que Breyer réunit lors de son séjour à Arginy, on rencontre Jean Soucasse, fondateur de l'Ordre souverain du Temple solaire (OSTS). Jacques Breyer fera la connaissance de Luc Jouret et de Jo di Mambro, lors de conférences données pour la Fondation Golden Way en Suisse (voir plus loin) .

Dans les années 1970, l'Ordre rénové du Temple, fondé par Raymond Bernard, recrute donc tout naturellement dans les rangs de l'Amorc. Il devient le premier ordre néotemplier vraiment important, numériquement parlant et vraiment structuré, tant dans ses aspects matériels et pratiques que dans ses fondements ésotériques (près de 2 000 membres, une vingtaine de commanderies et maisons, un bulletin de liaison interne, Les Nouvelles Templières ). En 1972, Julien Origas, qui en est le grand maître après Raymond Bernard, doit terminer l'émancipation de l'Ordre d'avec l'Amorc. Cette émancipation est précipitée par le départ de Raymond Bernard, vraisemblablement à la demande expresse de Ralph Lewis, imperator de l'Amorc, qui le somme de clarifier sa position au sein des deux structures. Julien Origas, rosicrucien déjà présent dans la mouvance occulte réunie au château d'Arginy, a un passé personnel contestable. Il a été condamné par le tribunal de Rennes pour intelligence avec l'ennemi en 1948, puis amnistié en 1950. C'est sous Julien Origas que l'ORT essaime en de nombreuses sociétés secondaires, comme l'Ordre des veilleurs du Temple, la Fraternité johannite pour la résurgence templière, le Cercle du Temple et du Saint-Graal ou l'Ordre des chevaliers du Temple du Christ et de Notre-Dame. Cette prise d'autonomie des mouvements néotempliers, d'abord d'avec la franc-maçonnerie, puis d'avec les Rose-Croix, coïncide grosso modo avec une véritable prolifération de la littérature néotemplière commerciale qui va populariser le « bobard templier », selon l'heureuse expression d'Antoine Faivre.

Au début des années 1980, Julien Origas, invité lui aussi à donner des conférences à la Fondation Golden Way, à Genève, y rencontre Jo di Mambro et Luc Jouret. Tous deux intègrent alors l'ORT et décident de faire entrer l'Ordre dans « l'ère du Verseau » et d'adopter une perspective « new age » . Ce ne sera pas qu'une affaire de style. Leurs manoeuvres de sédition provoquent l'alarme et le désarroi des proches de Julien Origas. Lorsque Luc Jouret succède à son tour à Julien Origas, l'ORT vit en son sein des querelles fratricides d'où naîtra le bientôt tristement fameux Ordre chevaleresque international tradition solaire ou Ordre rénové du Temple tradition solaire (OTS). Quasi-secte au discours apocalyptique et dont les dérives criminelles pousseront de nombreux membres à se donner la mort ou à s'entre-tuer à plusieurs reprises : 48 personnes à Cheiry (Fribourg) et aux Granges-de-Salvan (Valais) en octobre 1994, 16 personnes dans le Vercors en décembre 1995, et 5 nouvelles victimes au Québec en mars 1997. Aujourd'hui l'ORT, pourtant durement touché par les carnages de l'OTS, reste bien vivant et propose une option néotemplière pacifique et syncrétiste qui répond au besoin de spiritualité de ses contemporains.

Qualifier indifféremment ces associations de sectes ne les définit pas mieux pour autant, pas plus que le vocable d'initié ou les différents grades qui structurent ces groupes ne peuvent rendre compte à eux seuls de la complexité d'un phénomène situé aux marges de l'expression religieuse traditionnelle.

L'héritage mythique et reconstruit de l'Ordre du Temple, souvent accompagné d'une relecture idéologique de l'Histoire, ne conduit pas inéluctablement à s'affubler de tenues vaguement chevaleresques et à finir par l'immolation-suicide. Des médias trop avides de sensationnel ont pourtant validé cette idée. Les mouvements néotempliers sont d'abord des groupes religieux laïcs (hommes et femmes), dont certains ont d'ailleurs recherché une sorte de reconnaissance oecuménique auprès des Eglises constituées. Il faut admettre qu'ils puissent être le cadre de véritables démarches spirituelles, parfois initiatiques, en marge des réponses confessionnelles classiques et difficilement compréhensibles. Il ne faut pas oublier de préciser qu'ils sont aussi le lieu de querelles de pouvoir, la cible d'escroqueries pas seulement intellectuelles, l'endroit d'interprétations ou de désirs différents ; raisons bien humaines à l'origine de nombreux schismes, mises à l'index, refondations, successions plus ou moins orageuses et accidents qui ne doivent guère faciliter la perpétuation d'un message ésotérique supposé être transmis depuis le XIVe siècle !


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