De l'absence de dieu au visage du Christ, par le bouddhisme, puis le christianisme

Source : Site de l'Abbaye de Cîteaux

        Comme beaucoup à l'époque, raconte F. Philippe, mes parents m'ont fait baptiser, mais, par la suite, ils ne m'ont donné aucune éducation religieuse. Aussi je ne connaissais absolument pas le Christ. Mais le Christ me connaissait et me cherchait. Un jour très précis, j'ai ressenti comme un besoin très fort de chercher dans une direction. Mais chercher quoi ? Je ne le savais pas. Durant six ans, j'ai cherché à tâtons, en passant par les arts martiaux, le bouddhisme tibétain, pour arriver au christianisme.

Qu'est-ce que les arts martiaux ?

        Tous les peuples ont développé l'art de la guerre, une technique du combat, soit à mains nues, soit avec des armes. Au Japon, tout particulièrement, des maîtres ont associé l'art de la guerre à une recherche spirituelle, dans la ligne du bouddhisme zen. Cela a donné les «arts martiaux». On en trouve des quantités : certains mettent l’accent sur le côté guerrier, tandis que d’autres soulignent le côté spirituel. Pour ma part, j'ai pratiqué durant quatre ans une des formes du karaté, qui est un art martial à mains nues, appréhendant une recherche de plus en plus spirituelle. J’ai continué ensuite avec une pratique de sabre, appelée le «kenjutsu», pour finir par le bouddhisme tibétain durant un an. Toutes ces étapes ont eu à la base des circonstances indépendantes de ma volonté, et ont été l'occasion de rencontre enrichissantes de personnes. A chaque fois, je sentais dans mon cœur un désir de chercher dans la ligne qui m'était montrée. Alors je fonçais ! Ce ne fut pas sans risque, car j‘ai été à deux doigts de m’engager dans une secte. Autre risque aussi : sans m'en douter, j'ai pratiqué la magie durant trois ans ; je ne m'en suis rendu compte qu'une fois converti et entré à l'abbaye. Cette pratique magique consistait à invoquer une divinité, en vue d'obtenir des effets concrets et immédiats. C'est ainsi que, pour ma part, je pouvais passer sous des cascades, été comme hiver, ou marcher pieds nus sur des braises ! Maintenant, relisant cette période de ma vie, avec les études que j'ai faites, il est évident que ces invocations à des divinités étrangères, étaient des invocations à des démons ; mais bien sûr, à l’époque, je ne le soupçonnais pas.

        Toutes ces pratiques ascétiques et magiques ont cessé lorsque je suis devenu un adepte du bouddhisme tibétain. Cette étape m'a beaucoup apporté au niveau de la compassion. L'entrée dans cette religion se faisait par toutes sortes de retraites, accessibles à tous. Après avoir fait son choix, il fallait s'entendre avec le Lama. N'y connaissant rien, j'avais demandé la retraite la plus compliquée ! J'ai fréquenté le centre bouddhiste pendant plusieurs mois. Au total, je suis resté un an dans le bouddhisme tibétain, et j'y ai fait des voeux. Ce fut une année où j'ai fait une réelle expérience de la prière et de son efficacité, même si, à l'époque, le Christ ne représentait encore rien pour moi. Et pourtant c'était lui qui m'appelait ! Durant tout ce parcours, ce même appel intérieur devenait toujours de plus en plus profond. Je ne savais pas qui m'appelait, mais j'avais toujours au fond de moi le même désir très fort d'aller en avant.

        Pendant cette période, j’ai beaucoup apprécié la présence de mes parents qui me sont restés très accessibles, et m'ont toujours ouvert la porte, bien qu'ils se posaient des questions sur mon compte ! Je leur en suis très reconnaissant.

Comment s'est fait le passage au christianisme ?

        Je suis passé du bouddhisme tibétain au christianisme par l'intermédiaire du sanctuaire de la Salette. Les circonstances pourront paraître anodines, mais Jésus sait tirer parti des moindres occurrences pour réaliser ses vues, pour attirer à Lui.

        Mes parents avaient pour voisins de palier une communauté de prêtres de La Salette, et l'amitié était réciproque. Mais, pour moi, à ce moment-là, leur religion ne représentait rien. Je parlais parfois avec l'un d'eux : il eut tôt fait de s'apercevoir que j'étais un garçon en recherche. Un jour, il me dit : «Est-ce que cela t'intéresserait de monter avec moi une après-midi au sanctuaire de la Salette ?» J’ai accepté. Et là-haut, bien que le Christ soit toujours pour moi un inconnu, j'ai ressenti de façon très forte qu'il me fallait chercher dans cette direction. Et comme je ne voulais pas faire les choses à moitié, j'ai demandé à être bénévole au Sanctuaire. Je suis resté au service des pèlerins pendant un ou deux mois, durant lesquels j'ai fait la connaissance d'une jeune fille, secrétaire du recteur du sanctuaire. Nous avons sympathisé et je lui ai dit que, puisque le sanctuaire allait fermer pour les vacances, cela m'intéresserait de faire une expérience de prière dans un cadre monastique chrétien. Elle m'a donné deux adresses : Cîteaux et Tamié. J'ai écrit au père-maître de Cîteaux, et avec son accord, je suis venu voir comment on vivait dans ce monastère. J'y suis resté un mois et demi, puis, revenu en famille, j'ai réglé toutes mes affaires, et en avril 1992, je suis entré à Cîteaux où je suis toujours, sans aucune envie d'en sortir !

Comment as-tu vécu ce passage du bouddhisme au christianisme ?

        Au cours de mon passage dans le bouddhisme, la compassion m'a beaucoup marqué. Dans ce bouddhisme tibétain, j’adressais alors des prières à certaines divinités. Dans le christianisme, j'ai trouvé la vraie divinité, un Dieu qui par compassion s'est fait homme et nous appelle à le rejoindre dans son amour des hommes. Donc sur ce plan, ce fut un approfondissement de cet appel, que je ressentais fortement sans pouvoir mettre un nom dessus.

Tu parles de «certaines divinités», il y a beaucoup de divinités dans le bouddhisme ?

        Oui, et en grand nombre. Mais il y en avait surtout une divinité qui m'intéressait beaucoup, c'était celle de la compassion: «Tchenrésie». Cependant, je n'ai pu vraiment faire une relecture complète de tout ce que j'avais vécu, qu'en arrivant au monastère. Il a fallu attendre à peu près quatre ans pour que je puisse relire toute ma vie, devant le Seigneur. Étant donné ce passé, des périodes d'épreuves, de purification, me furent bien nécessaires. Et ici, le père-maître m'a beaucoup aidé. Une fois délivré des conséquences de ces pratiques magiques, j'ai pu me rendre compte que, dès le début de ce parcours, c'était le Seigneur qui m'avait appelé.

        Si à l'époque, on m’avait dit qu'un jour je serais moine, j'aurais traité très sérieusement mon interlocuteur de fou ! Oui, sérieusement ! Bien entendu, maintenant, pour rien au monde, je ne voudrais revenir en arrière. C’est si beau de croire en Jésus Christ. Si seulement le monde entier pouvait se tourner vers Lui ! Cela remplit mon coeur de reconnaissance de voir le travail que Jésus accomplit en nous. Je dis «nous», car je ne suis pas le seul, bien sûr. Cela m'émerveille quand je découvre chez mes frères ou d'autres, une manifestation de sa présence. J'en rends grâce à Dieu et à Marie. C’est si beau !

        Marie ! Certes elle a eu son rôle à jouer à La Salette, mais elle n'est entrée vraiment dans ma vie qu'après ma profession solennelle, quand j'ai demandé à réciter le Rosaire. Bien sûr, elle m'était déjà présente avant, mais je la priais peu. Je crois qu'elle a beaucoup à apporter aux jeunes qui ont fait des parcours semblables. Marie est une maîtresse en humilité, en douceur et en pureté de coeur, et elle sait soigner les inévitables blessures de l’orgueil. Et l'orgueil, il s'incruste quand on fait des choses étonnantes, comme marcher sur des braises ! Marie est la Vierge humble et douce. Quelle joie lorsque Marie devient un modèle de vie, pour suivre le Christ Seigneur ! Cette joie devient une offrande de vie pour le monde !

Et maintenant tu es passé par les étapes de la formation. Après ton noviciat, tu t'es engagé pour trois ans, et durant ce temps, tu as fait des études. Quel fruit as-tu retiré de ces études ?

        D'abord de m'ouvrir à une dimension chrétienne que je ne connaissais pas suffisamment. Si l'on m'avait proposé de faire des études, j'aurais refusé, car je n'en voyais pas vu la nécessité. C'est heureux qu'on ne me l'ait pas demandé, car ces études m'ont fait prendre conscience d'une dimension encore inconnue. Somme toute, cela m'a enraciné dans ma foi chrétienne, ce qui m'était nécessaire puisque je ne me suis converti au christianisme qu'un an avant de venir au monastère. Ce fut donc un enrichissement au niveau des bases doctrinales chrétiennes, mais aussi au niveau monastique, avec, en particulier, une approche très forte de la Règle. J'ai toujours été très sensibilisé par la Règle comme chemin d’amour et d’union à Dieu, par l’Esprit Saint.

C'est sans doute en raison de ton attrait pour la compassion, que tu as été choisi par le Père Abbé pour la fonction de chef infirmier, trois mois seulement après ta profession! Comment envisages-tu cette charge ?

        Je te rapporte d'abord ce que m'a dit frère Louis lorsque j'ai commencé à servir à l'infirmerie. Son premier mot a été pour me demander : «Vous n'avez pas peur ?» Je lui ai répondu : «Non !». Car je reçois autant et plus que ce que je donne, autant de la part de mes frères que du Seigneur lui-même. C'est normal qu'il y ait des peurs en nous, cela fait partie, pourrait-on dire, de la nature humaine. Mais pour l'instant du moins, je n'ai pas de peurs liées à la fonction de responsable de l'infirmerie. Sans doute parce que je me sens à ma place. N'en étant encore qu'au début de cet emploi, je n'ai pas une idée arrêtée de ce qu'est un infirmier. Pourtant, je peux le dire : le frère infirmier, c'est d'abord celui qui est à l'écoute de ses frères. C'est cela le plus important et le plus exigeant : cela oblige à se mettre soi-même de côté, ce qui n'est pas facile, et cela demande aussi que l'on soit disponible. Mais il pourra y avoir toutes les difficultés, je sais que le Seigneur est là, puisqu'il m'appelle à cette charge et que je m'y sens à ma place.

        Dans le passé, des frères difficiles, exigeants, m'ont décapé, mais en même temps beaucoup aidé, car ils m'ont obligé de sortir de mon cocon. À ce moment, c'était : je pars ou je change. Et par la grâce du Seigneur, je ne suis pas parti, mais j'ai changé, ou du moins commencé à changer, car on aura toujours à changer ! Ces frères-là sont peut-être ceux qui m'ont le plus rendu service.


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