Mon passage dans une « fraternité » vivant sous l’emprise de la Peur

Par Jean-François  

        Au printemps 1984, j’ai eu un éveil spirituel suite à une lecture de l’Évangile. Cependant, mon point faible était mon isolement. Je vivais seul avec ma « conversion ». Je n’étais rattaché à aucune Église.  Durant cette période, je revoyais une « blonde » d’adolescence et nous sommes tombés en amour.  Elle était une catholique très stricte.  En fait, même si elle le niait, elle appartenait à un mouvement intégriste bien connu issu de l’Église : Le mouvement traditionaliste appelé Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X (connu aussi comme « Les disciples de Mgr Lefebvre).  Je savais que ses parents (d’origine Belge) appartenaient à ce mouvement et qu’elle-même niait y appartenir.  Ma conversion récente me mettait dans un état de grande réceptivité pour tout ce qui touchait à la religion, Dieu, la Foi, Jésus-Christ, sans trop de discernement. Et puis, l’amour rendant aveugle, j’ai décidé de m’engager avec elle dans le mariage.  Un prêtre Jésuite sympathique au mouvement traditionaliste (à cette époque, Mgr Lefebvre n’avait pas encore été excommunié par Rome) a béni notre union.  

        La lune de miel a duré deux ans.  Je l’aimais beaucoup.  Je nous voyais comme un couple avec une vocation spéciale.  Bien qu’ayant un travail de jeune ingénieur à Sainte-Foy et qu’elle terminait ses études pour devenir ergothérapeute, je nous voyais abandonner cette vie « tranquille » pour aller en mission dans un pays en voie de développement, au nom de notre Foi en Jésus-Christ.  Ou bien, je nous voyais devenir missionnaire dans notre propre pays, annonçant l’Évangile dans tout le Québec !  En tout cas, j’étais convaincu que nous avions une vocation spéciale et que l’Évangile allait devenir le pivot central de notre vie.  Ne nous étions pas mariés pour cela, vivre de la vie de Dieu, en Jésus-Christ ? Cependant, plus le temps passait moins je percevais de l’intérêt chez Christine,  mon épouse.  Je continuais à l’aimer mais je devenais de plus en plus frustré dans ma vie de foi. 

        Durant ce temps, nous nous sommes mis à faire des visites familiales.  Comparée à ma famille qui est petite (je n’ai qu’un frère et aucune sœur), la famille de mon épouse était grande (trois filles et cinq garçons).  J’aimais beaucoup cette famille.  Je l’aimais pour Christine.  J’ai appris que les parents étaient Traditionalistes ainsi qu’une des deux sœurs de Christine et trois de ses frères.  Les autres enfants étaient des personnalités très attachantes mais, comme la plupart des québécois d’aujourd’hui, sans témoignage chrétien. Au cours des rencontres familiales, je sentais que le sujet de la religion, ainsi que celui de la politique (les Traditionalistes mélangent allègrement la religion et la politique), créaient un malaise familial.  Christine s’en accommodait me semblait-il.  Je feignais de m’en accommoder, pour ne pas l’attrister.  Souvent, au cours de ces réunions, les Traditionalistes m’abordaient au niveau de la Foi.  Toujours sous l’emballement de ma conversion, je me croyais assez fort pour demeurer intègre.  Je percevais leur radicalisme, mais je feignais ne pas m’en apercevoir, toujours pour conserver ce climat de bonne entente. 

        La vie se poursuivait et, dans notre appartement, nous nous étions faits un coin de prière.  Je me retirais souvent là pour prier.  J’éprouvais une véritable joie spirituelle à me retrouver là, face à une icône de la vierge Marie, une croix, la Bible et une chandelle allumée.  Dans la flamme vacillante je voyais le Christ vivant.  Il me réconfortait en me disant sa joie de me savoir redevenu croyant.  À partir des Évangiles, j’explorais tout le contenu de la Bible où je trouvais de grandes consolations et de puissants appels à vivre de la Foi.  Cependant, certains passages me questionnaient comme, par exemple, celui dans l’Ancien Testament où il est question de l’éducation des enfants.  Sans directeur spirituel, je continuais de souffrir d’un isolement.  Le Père Jésuite qui nous avaient mariés s’était proposé pour être ce directeur pour moi.  Cependant, le trouvant trop sympathique au mouvement Traditionaliste, j’avais négligé ses offres.  J’avais tenté quelques rapprochements avec des curés de paroisse mais, leurs horaires chargés ne leur permettaient pas de s’offrir à moi pour une direction spirituelle.

        Dans ma vie de Foi, j’éprouvais une grande incompréhension de la part de Christine.  J’attribuais cette incompréhension à son appartenance au mouvement Traditionaliste, même si elle-même se disait en désaccord avec l’orientation d’une partie de sa parenté, surtout de son père qui était « l’homme fort » de la famille.  En effet, mon beau-père avait le prestige de la carrière étant professeur à l’université Laval au département de génie mécanique.  D’ailleurs, je l’avais eu comme professeur.  Ce détail n’est certainement pas négligeable car tout le conflit qui s’est édifié entre moi et Christine origine, du moins pour une part importante,  de cet homme dont j’avais remarqué les écarts de caractère au cours de mes études. Il était d’un emportement explosif.  Une fois, en plein cours, il s’en était pris à quelques étudiants avec des paroles d’une rare violence.  Par rapport à moi, il avait une autorité disons, professionnelle.   Cependant, je le craignais beaucoup je pense car j’en avais peur.  Je sentais aussi que Christine en avait peur.  Au niveau de la famille, je crois que cet homme était beaucoup plus craint qu’aimé. 

        Vers la fin des années 80, l’aîné de la famille de mon épouse fut ordonné prêtre par Monseigneur Lefebvre à la chapelle Traditionaliste de Montréal. Ma participation à cette messe solennelle  d’une durée de trois heures m’a laissé un souvenir triste.  Toute la liturgie me semblait lourde et dépassée, à la limite du ridicule, embrassades de bague à n’en plus finir,  ennuyant à souhait !  Cependant, je gardais tout cela en moi car je ne voulais pas peiner Christine. C’est la première fois que je m’exprime librement à ce sujet,  quelques quinze années après. J’en éprouve des émotions variées allant de la colère de m’être fait piégé dans ce mouvement sectaire jusqu’à la joie de pouvoir enfin m’exprimer librement sur le sujet, en passant par la tristesse d’avoir perdu bien des années dans cette impasse spirituelle.  À cette époque, j’espérais, comme beaucoup de catholiques ayant (trop ?) à cœur l’unité de l’Église, que ce mouvement puisse trouver sa place dans l’Église catholique et qu’il devienne pour les hommes, un témoignage vivant du ressuscité (comme tous les mouvements catholiques existants et reconnus par Rome). L’avenir devait nous apprendre que c’était là espoir vain car, quelque temps après, nous apprenions par les médias l’excommunication de Mgr Lefebvre et de quatre de « ses » évêques. 

        Le travail de ce groupe sectaire commence sur des personnes qui ont déjà eu un éveil spirituel.  Sur les personnes qui n’ont pas une vie de Foi réveillée, ils ne peuvent rien faire, ou si peu. Christine avait eu ce réveil au début des années 80 lors de deux séjours à l’Arche de Jean Vanier.  Je me rappelle de son témoignage.  Elle avait eu une conversion.  Les membres Traditionalistes de ma belle-famille profitaient de cette ouverture que nous manifestions, moi et Christine, pour nous livrer leur message : «  L’Église de Rome est corrompue !  La Révolution Française a été l’œuvre de Satan, un point c’est tout. Il en est de même pour le dernier Concile. Jean-Paul II est sympathique mais, au fond, il n’est qu’une marionnette au service de l’apostasie.  Même message concernant les deux papes du dernier Concile, Jean XXIII et Paul VI. Et ainsi de suite. »  Il est superflu d’ajouter qu’ils misaient beaucoup sur les liens affectifs qui nous unissaient.  Leur stratégie utilisait beaucoup l’humour, mais derrière cet humour se cachait des messages précis comme par exemple : « Le peuple est comme du bétail, c’est pourquoi il lui faut un régime autoritaire. »  Personnellement, j’appartiens à une famille bourgeoise de la ville de Québec.  Je ne voudrais pas m’en cacher car je crois qu’ils misaient beaucoup sur mon désir de demeurer dans mon niveau social pour me plier à leur « doctrine ».  Cependant, leur plus grand atout est l’isolement spirituel de leurs disciples.  Sachant que leurs disciples éprouvent une grande soif spirituelle et qu’au niveau de la vie sociale il n’y a pas de lieu évident pour se « désaltérer », ils se proposent de devenir pour leurs adeptes, ce lieu par des rencontres fraternelles (repas festifs, discussions de salon, etc.), des temps de prière communautaire, célébrations eucharistiques, etc. 

        Je voudrais abréger ce témoignage car il me semble qu’il y aurait tellement à dire que je n’en finirais plus. Chaque petit détail de la vie a son poids d’importance et ne peut être négligé.  Thérèse de Lisieux dit que le simple fait de ramasser une épingle peut être d’une grande importance si le geste est fait avec beaucoup d’amour pour Jésus. À l’été 1994, Christine m’a quitté, emportant avec elle notre fils unique Guillaume, alors âgé de six ans,  et me laissant dans un grand marasme émotif et spirituel. Pourquoi m’avait-elle quitté ?  Ce fut mon questionnement pendant les dix années qui allaient suivre.  Pendant presque toutes ces années qui suivirent notre séparation, je me culpabilisais de cet échec conjugal et familial. J’attribuais à mes écarts de caractère, le mouvement de rejet de Christine.  Il est vrai que j’étais devenu un homme violent. Comme un ours en cage.  Pour mon fils, j’étais même devenu dangereux.  Il fallait qu’il se passe quelque chose.  Que ça change ou que ça casse.  Heureusement pour mon fils, cela a changé. D’ailleurs, j’attribue à la Providence le fait que nous nous soyons séparés. 

        Tout dernièrement, j’ai rencontré un prêtre qui a accepté de devenir mon directeur spirituel (C’est mon second directeur spirituel. Mon premier, je l’ai rencontré presque immédiatement après notre séparation. J’en parlerai plus loin.)  Il m’a dit : « Parle-moi de ton mariage. »  Je lui ai dit que mon désir le plus profond était de renouer avec Christine pour reprendre avec elle la vie commune. Il m'a répondu : Super !, voilà ce que tu recherches.  Pour la première fois depuis dix ans, quelqu’un m’accueillait dans ce que je portais au plus intime de moi-même.  Ce simple accueil inconditionnel a fait sauter le bouchon de culpabilité qui bloquait mon deuil.  Les pensées se sont mises à affluer dans ma tête, avec le flot des émotions, et il me semble que mes journées se passaient à regarder cette furie des pensées et émotions en demeurant bien sage sur la berge.  Quelquefois, j’avais la tentation de plonger dans le courant, d’autres fois de le bloquer à nouveau.  Mais le mieux était d’attendre qu’il se tarisse et c’est ce qui est arrivé.  Ayant retrouvé mon calme intérieur, j’ai pu me mettre à réfléchir sur les raisons profondes de l’échec de notre mariage et je me suis aperçu qu’elles ne tenaient pas juste à mes propres faiblesses, mais aussi à l’influence du mouvement intégriste dans lequel nous nous étions englués.  Un vrai mouvement de Foi est un facteur de guérison dans les blessures humaines.  Un mouvement sectaire ne l’est pas.  Au contraire, il a tendance à exacerber les blessures.   Il pousse l’individu à mal interpréter les Écritures et provoque des déviances qui peuvent s’avérer extrêmement dangereuses.   

        Le Christianisme naissant du temps des apôtres était considéré comme une secte par les milieux juifs orthodoxes et, pourtant,  il est devenu la religion par laquelle la grâce de Dieu s’est le plus répandue dans le monde. C’est dire que ce n’est pas la secte comme telle qui est à craindre mais bien l’orientation qu’elle prend.  S’agit-il d’une orientation d’ouverture, alors la secte deviendra un facteur de guérison pour ses membres, elle s’épanouira et deviendra un témoignage du Christ ressuscité pour les hommes et, graduellement, perdra son étiquette de secte.  S’agit-il d’une orientation de fermeture, elle deviendra un facteur d’aliénation pour ses membres, elle brisera des familles au lieu de les unir, elle deviendra une lampe cachée sous le boisseau, du sel qui n’est plus du sel.  

        Comme je l’ai mentionné plus haut, après notre séparation, j’ai rencontré mon premier directeur spirituel, un prêtre que j’avais connu quelques années auparavant.  Après s’être rendu compte de l’état de mon isolement spirituel, il m’a suggéré trois fraternités existantes à Québec et dont il connaissait très bien la spiritualité : Le tiers ordre franciscain, la fraternité de l’Épi (fondée par Laurette Lepage, une missionnaire laïc au Brésil) et Foi et Partage (fondée par Jean Vanier).  C’est cette dernière qui a retenu mon attention, sans doute parce qu’avec Christine j’avais déjà eu un contact avec L’Arche. Avec Foi et Partage, j’en suis à ma dixième année. Tout dernièrement, j’ai commencé à cheminer aussi avec la fraternité de l’Épi. Nous avons des rencontres régulières, repas-partage, équipes de partage de la Parole,  enseignements à partir de L’Évangile, temps d’adoration, célébrations eucharistiques, etc. Cependant, la grande différence est dans l’esprit des membres.  On ne cherche pas à imposer son point de vue.  De plus, on manifeste une ouverture selon notre charisme propre. Nous n’essayons pas d’instaurer un régime de peur où ceux du dehors sont les damnés et ceux du dedans les élus. Enfin, nous respectons la Tradition de l’Église, catholique bien sûr, mais aussi d’autres Traditions dans un esprit œcuménique, comme nous respectons aussi ceux qui sont sans tradition.  Notre préoccupation première est toute personne humaine, créée à l’image de Dieu, « dans laquelle nous voyons, comme le dit Jean Vanier, une histoire sacrée ».


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