De la Loge à l'Église - H.C.E. Zacharias

Par Joseph Folliet

       Un digeste intitule une de ses rubriques : l'homme le plus extraordinaire que j'ai rencontré; des auteurs variés y rapportent les rencontres qui leur paraissent les plus singulières de leur expérience. Si j'avais à tenir une fois cette chronique, je la consacrerais à mon vieil et saint ami, le Dr H.C.E. Zacharias, mort en 1953, à Techny, dans la banlieue de Chicago. Son destin fut, sans doute, hors série; et aussi, je crois, exemplaire. Il l'a résumé ainsi :

« Le luthéranisme allemand dans lequel j'avais été officiellement élevé se détacha de moi comme un revêtement extérieur au moment où j'entrai dans la vie universitaire. Pendant les dix-huit années qui suivirent, je devins successivement athée, agnostique, déiste, franc-maçon, occultiste, védantiste - longue évolution attristée et retardée par une vie pécheresse, évolution néanmoins, celle d'un oeil presque atrophié qui recouvre graduellement son aptitude à la vue, capable, d'abord, de distinguer quelques reflets de lumière, puis en recevant peu à peu toujours de plus en plus, en relation directe avec sa réceptivité et sa sensibilité croissantes. » (1)

Le terme de l'évolution, ce fut un catholicisme bénédictin, thomiste et missionnaire.

        Zacharias, qui a beaucoup écrit, n'a jamais pris le temps de rédiger ses mémoires, comme je l'en ai souvent pressé. Dans l'intimité, il égrenait facilement, avec humour, des souvenirs ; mais il avait trop le goût de l'idée et des idées pour juger ses petites histoires particulières susceptibles d'intérêt général. Il n'a consacré à l'itinéraire de son esprit qu'une plaquette, volontairement limitée aux démarches de son intelligence (1) : c'est de l'apologétique autant et plus que de l'autobiographie.

        Ayant commis l'imprudence de ne point prendre de notes après nos innombrables et interminables causeries, je dois me fier à la mémoire pour la période qui va de 1930 à 1933, ce qui me voue aux lacunes et aux confusions. D'ailleurs, en raison de ses nombreux déplacements autour du monde, la vie de Zacharias ne sera point facile à rédiger. Sans prétendre en livrer un canevas définitif, je veux donner un témoignage sur l'un de mes amis que je considérais, avec Marius Gonin, comme un prototype du laïcat consacré, Zacharias tel que je l'ai vu et compris, tel que je le retrouve à travers la douce brume des souvenirs.

NOS RENCONTRES

        Je le rencontrai pour la première fois en 1930, à la Semaine Sociale de Marseille. Le rassemblement annuel des catholiques sociaux de France avait pour thème, cette année, le problème social aux colonies, sujet qui, pour des raisons diverses, nous intéressait tous deux. Je connaissais de nom Zacharias, ayant lu de ses articles dans la Jeune République, de Marc Sangnier, et dans le Bulletin des Missions, revue de l'abbaye bénédictine de Lophem-lez-Bruges. Entre lui et moi, lui déjà plein d'âge et d'expérience -il était né en 1873, la même année que mon père - moi, jeune encore, mais passionné par les rapports des civilisations, l'étincelle de la sympathie jaillit au premier choc.

        La sympathie devait muer en amitié tenace, capable de résister à tous les éloignements. Lorsque nous nous revîmes, en novembre 1952, à Techny, dans l'Illinois, par où j'avais
pu détourner mon chemin de Vancouver à Montréal, bien que nous ne nous fussions point rencontrés depuis 1936, nous nous retrouvâmes tels que nous nous étions laissés dans un petit
restaurant parisien, en fêtant son départ pour la Chine que le mien, pensions-nous alors, pouvait suivre de près. J'étais émerveillé par la jeunesse de son intelligence, toujours à l'affût
et au guet, toujours apte à des accueils et des refus également raisonnés.

        Nous nous quittâmes un jour d'arrière-automne froid, sec et venteux, où le soleil pâle éclairait des arbres givrés et des routes glacées. Pressentant l'un et l'autre que nous ne devions
plus nous revoir, nous disions merci à Dieu pour ce dernier carrefour sous le soleil du monde.


ALLEMAND ET LUTHÉRIEN

        H.C.E. Zacharias naquit dans l'Allemagne wilhelmienne et bismarckienne -le « pays des milliards » - à laquelle il adressa par la suite un adieu délibéré. Il venait d'une famille
fortunée et cosmopolite: un père hongrois, d'origine juive, passé au protestantisme, de fait incroyant, une mère polonaise, de tradition catholique, qui avait conservé sa foi.

        L'influence paternelle prédomina et l'enfant grandit au sein du « latitudinarisme » luthérien, c'est-à-dire pratiquement sans autre religion qu'un vernis mondain, comme c'était la mode dans les milieux « éclairés » d'Allemagne.

        Il semble toutefois que sa mère regretta cette éducation a-religieuse et qu'elle la tempéra, comme elle put, indirectement, par son affection et sa tendresse. Zacharias me confiait qu'après
sa conversion, il s'était senti rapproché de sa mère, depuis longtemps morte, au point d'éprouver l'impression qu'elle lui était spirituellement présente,  sentiment remarquable chez un homme spécifié par la raison, qui ne péchait point par sensiblerie et ne craignait rien tant que l'illuminisme.

        Il connut l'enfance et la jeunesse européennes de l'intelligentsia riche avant 1914, au temps de Marie Bashkirtseff et hivers sur la Côte d'Azur, initiation cosmopolite qui se révéla, plus tard, précieuse pour un citoyen du monde. Il parlait et écrivait couramment l'allemand, l'anglais de P.O. Barnabooth: voyages de capitale en capitale et de palace en palace, et le français. Il étudia, en Asie, les dialectes malais et indiens, le chinois. Ces connaissances se greffaient sur de solides humanités gréco-latines, comme on les faisait alors dans les « gymnases » allemands.

        A la fin de son adolescence, il ne ressentit pas le moindre frisson d'inquiétude religieuse. Le peu de pratique luthérienne qu'il conservait tomba dès son inscription à l'université. Il fut d'abord matérialiste, puis positiviste, avec une tranquille certitude. Il avait subi l'influence du biologiste Haeckel, athée célèbre en Allemagne et en Angleterre, pour lequel Dieu n'était qu'un «vertébré gazeux ».

        Ce fut peut-être cette influence qui l'orienta vers les études biologiques. Son tempérament intellectuel ne l'attirait ni vers le commerce ni vers l'industrie; son esprit positif le détournait des lettres ou de la philosophie pure qu'il ne découvrit que dans sa maturité, par saint Thomas d'Aquin. Il conquit pourtant un titre de docteur en philosophie, mais avec une thèse d'orientation évolutionniste et transformiste, dont l'argument principal reposait sur la disposition des écailles chez un type de serpents boas !... Comme il montrait déjà une tournure d'intelligence originale et rétive, il eut du mal à trouver, outre-Rhin, une Université qui acceptât sa thèse. Il la soutint finalement dans une petite « alma mater. » Je l'accusais, en plaisantant, de ne pas vouloir avouer qu'il était docteur de l'Université d'Iéna, comme Faust !...

ANGLAIS ET FRANC-MAÇON

        Après son doctorat, il n'arrivait pas à se fixer. Il n'avait pas un besoin immédiat de gagner sa vie et l'enseignement germanique le rebutait. D'ailleurs, l'Allemagne wilhelmienne « tief, fleissig und gründlich », avec sa richesse et sa discipline également lourdes, avec son excès de sérieux et ses profondeurs doctorales, répugnait à son esprit naturellement critique.

        Il se sentait de plus en plus attiré par l'Angleterre et par le caractère anglo-saxon, qui convenaient à son amour de la liberté individuelle et de la démocratie disciplinée, à son sens inné de l'humour. Il racontait comment le spectacle d'un « boy » faisant un pied de nez à un policeman - geste inconcevable dans l'Allemagne « fin de siècle », lorsque Jérôme K. Jérôme écrivait Three men in the bummel - lui avait produit l'effet d'une libération intérieure. Il finit par solliciter sa nationalité britannique et l'obtint.

        Bien qu'il eût souvent, dans les jours à venir, l'occasion d'entrer en lutte avec l'Angleterre officielle, il resta fidèle à son pays d'élection. Dans sa cellule de Techny, à la fin de sa vie, le portrait de la jeune reine Elisabeth figurait à la place d'honneur ; et les jugements qu'il portait sur les Américains étaient ceux des Anglais, de Charles Dickens à Evelyn Waugh.

        Pays du réalisme, du « common sense », du civisme démocratique, du socialisme raisonnable, de la liberté et de l'humour, l'Angleterre était la patrie de son coeur, où il s'était enraciné volontairement et dont il adopta la langue comme le véhicule ordinaire de sa pensée.

        Cette prédestination anglaise ne l'empêchait pas d'aimer la France, qu'il connaissait bien, surtout le catholicisme français avec lequel il se sentait des affinités. Il y avait chez lui un coté chestertonien - moins la passion de la littérature -, la disposition native des Anglais dont l'intelligence est claire et tempérée à se tourner vers la France plus que vers les ardeurs méditerranéennes ou les profondeurs germaniques.

        En Angleterre, il prit l'une des résolutions capitales de son existence: celle de s'affilier à la Franc-Maçonnerie. Si étrange que cela paraisse, cette étape devait être la première de sa conversion, ce qui prouve que Dieu attire les âmes par les moyens les plus imprévus et que tous les chemins loyaux mènent à Rome.

        Pourquoi Zacharias se fit-il « franc-maçon » ?.. Peut-être, à par l' effet d'une simple mondanité. Dans l'Angleterre victorienne, la franc-maçonnerie formait une sorte de club «select», dont le prince de Galles, le futur Edouard VII, était l'une des éminences. Zacharias me contait que les «Frères» se réunissaient pour des agapes plus fraternelles que frugales, à une guinée par bouche -un peu plus de francs or !... On pouvait, à ce prix, faire, même à Londres un repas convenable. Il est vrai qu'un shilling - vingt-cinq sous - était prélevé pour les pauvres. Peut-être aussi, comme le Jerphanion de Jules Romains, Zacharias cherchait, obscurément, une Église.

        Quoi qu'il en soit, c'est par la Franc-Maçonnerie qu'il trouva l'Église. Et d'abord la croyance en Dieu, qui le débarrassa de son positivisme. A la différence du Grand Orient français, qui se proclame athée, la Franc-Maçonnerie britannique - le « rite écossais ancien accepté » - demeure fidèle au déisme de ses fondateurs protestants. Bon franc-maçon, Zacharias crut en Dieu et découvrit que cette croyance, loin de heurter sa raison, en satisfaisait les exigences profondes. A l'intérieur de la Franc-Maçonnerie, il suivit le courant mystique et ésotérique représenté par M. A. E. Waite, qui prétend se rattacher à la Rose-Croix et aux traditions de l'alchimie. (2)

EXPÉRIENCE CHRÉTIENNE EN MALAISIE

        A cette aventure spirituelle, vint se joindre une aventure économique. Un peu dégoûté de la vieille Europe « aux anciens parapets, » las d'un excès de confort et de sécurité, désespérant
de se faire, dans le monde bourgeois, une place à la mesure de son humeur, Zacharias alla s'établir planteur en Malaisie. Son espoir d'aventure fut quelque peu déçu. L'animal le plus
dangereux qu'il ait rencontré dans la jungle, me disait-il, c'est le moustique. Il travailla beaucoup et fit travailler ses capitaux. Il réussit même, tellement qu'il devint secrétaire de l'Association des planteurs de Malaisie et, en cette qualité, joua un rôle officiel.

        Il n'aimait pas revenir sur cette période mondaine, « capitaliste » et « colonialiste » de sa vie, qui lui rappelait, d'ailleurs, des misères morales, dont il se repentait. Il avait honte d'avoir
cherché à gagner tant d'argent - et d'y être parvenu; il avait surtout honte d'avoir participé à un système d'exploitation coloniale. Il conservait toutefois une certaine fierté - un peu naïve - de son secrétariat à l'Association des planteurs, de la confiance que lui montraient ses pairs et des amitiés qu'il avait laissées là-bas, après des années de présence et de labeur.

        La grâce cheminait en lui à son insu. Devenu haut dignitaire de ta Maçonnerie, il dut s'initier au grade de Rose-Croix, dont le rituel comportait des formules trinitaires qu'il prit au  sérieux. Déiste, mais unitarien, il eut de la peine à accepter la Trinité.  Quand il l'eut fait, ce fut pour lui une révélation, celle du Vrai Dieu, un en Trois Personnes, le Dieu vivant de ses aïeux chrétiens et, d'une certaine façon, le Dieu vivant de ses ancêtres juifs. Il se sentit chrétien. Avec la loyauté et le réalisme qui le caractérisaient, il résolut de faire une expérience chrétienne :

« ...l'idée me vint graduellement et irrésistiblement que, si, après tout, il y avait tant dans le christianisme, il semblait illogique de ne pas l'expérimenter avec un réel sérieux, afin de découvrir si ma vague recherche de je ne savais au juste quoi, ne pouvait peut-être trouver son terme et son accomplissement dans ce christianisme même, qui avait été mien par droit de naissance, mais que j'avais dédaigneusement rejeté comme bon seulement pour ce profanum vulgus que j'avais toujours détesté avec l'orgueil spirituel de l'ésotériste... Mon attitude mentale ne consistait pas du tout à professer que le christianisme fût vrai; au contraire, je me défendais contre l'accusation de m'abaisser au niveau mental du troupeau... en me disant que mon esprit se trouvait exactement dans l'état scientifique d'une suspension de jugement, cherchant à découvrir si une chose était vraie en agissant comme si elle était vraie. »(3)

        C'est avec cette objectivité scientifique que Zacharias, un dimanche, se rendit à l'église anglicane.

« Dans cette société de colonie anglaise, dont je faisais partie intégrante, la pratique du christianisme semblait consister dans le fait d'aller, le dimanche soir, à l'église; et donc, un dimanche soir, au lieu d'aller au club, j'allai - pour la grande surprise de certains -à l'église, anglicane bien entendu, car l'église ne peut être qu'anglicane, par opposition à la « chapelle » qui ne s'adresse qu'aux commerçants (4), le catholicisme romain n'entrant même pas en considération puisqu'il est, de fait, entièrement hors de l'orbite du monde anglo-saxon.

        A cette soirée du dimanche, je ne trouvai pas d'inconvénients et, quoique je n'allasse point être assez « original » pour retourner à l'église le dimanche suivant, mes pratiques néanmoins devinrent toujours plus fréquentes et j'eus tôt fait d'expliquer qu'après tout, aller le dimanche soir à Sainte-Marie, c'était une manière au moins aussi bonne de passer son temps que d'aller au Spotted Dog.  (5)

        Zacharias ne se contenta pas de cette expérience culturelle. Jouant le jeu, poursuivant son expérience avec une rigueur qu'il voulait « scientifique », il tâcha de mettre ses actes en rapport avec sa vie religieuse, apprenant la maîtrise de soi, « prêt et empressé à supprimer un par un les péchés grossiers dans lesquels (il) avait vécu jusque là. »

« Je n'avais pas d'idées de la grâce travaillant en moi: je me voyais toujours en train de faire une expérience scientifique. Le seul fait troublant contre lequel je vins bientôt me heurter, c'était un péché obsédant qui m'avait tenu dans ses griffes pendant un quart de siècle et qui était si bien devenu une partie de moi-même que je ne voyais pas d'espoir de me fermer jamais à ce rayon de mort.

        Et, avec cela, il me venait une aspiration mélancolique à m'en débarrasser et une compréhension presque désespérée que je n'aurais jamais la force d'y parvenir. Je dirais aujourd'hui que je me jetais dans la miséricorde du Christ ; mais naturellement, à l'époque, je ne pouvais ni le reconnaître ni le formuler. Confusément,... intuitivement, je tâtonnai - et je fis ma première communion; et, à partir de ce jour, anima mea sicut passus erepta est de laqueo venantium ; laqueus contritus est et ego liberatus fui. (Mon âme, comme un passereau, s'est échappée du filet des chasseurs: le filet s'est brisé et je me suis trouvé libre) et sum ( et me voici) .»

Cette admirable confession marque la date décisive. Depuis ce moment, tout suit par un logique progrès.

ANGLICAN FERVENT

        Retournant en Europe, Zacharas visite la Terre Sainte et éprouve une émotion jusqu'aux larmes, près du Saint Sépulcre de Jérusalem. A Londres, il rencontre la Haute Église Anglicane, la High Church, dont il devient un fidèle. Il visite l'abbaye anglicane de Caldey, où il prend un premier contact avec l'esprit bénédictin, qui prendra une si grande place dans sa spiritualité. Il y contracte l'habitude de réciter chaque jour l'office divin. Il y fait une retraite et une confession.

A la même époque, il découvre aussi le thomisme, avec émerveillement.

«Rien d'étonnant dans ce que je fusse frappé d'étonnement: ayant, toute ma vie passée, marché à tâtons dans un brouillard intellectuel de matérialisme ou d'idéalisme, épais comme une « purée de pois » londonienne, je me trouvais soudain marchant dans un paysage ensoleillé d'une beauté exquise, palpitant de vie, irradié de lumière, la lumière, la chère et glorieuse lumière ».

        Du coup, la Franc-Maçonnerie lui paraît un vase vide, dont Saint Benoît, saint Thomas, les deux patrons de sa vie nouvelle. la valeur spirituelle ne provient que d'un reste de parfum. Elle le rebute jusqu'à la «répulsion ». Influencé un moment par l'occultisme et le védantisme, il a cru que la Franc-Maçonnerie serait le sanctuaire initiateur. Elle l'a initié à tout autre chose qu'à ses arcanes: au christianisme le plus traditionnel. Du coup, elle lui révèle sa vanité.

        Toujours logique, il tire les conséquences de sa conviction et démissionne de la Maçonnerie, ce qui détermine quelques remous dans les cercles  «fraternels » et n'est peut-être pas étranger à d'ultérieurs revers de fortune. Mais il était de ces hommes qui n'acceptent point de compromis avec leur conscience.

« Cette décision ( de quitter la Maçonnerie) en raison de liens personnels et en raison de ce que je devais laisser derrière moi une telle part de ma personnalité, me coûta beaucoup; mais, simplement, je sentais que je serais in-sincère et infidèle à ma propre religion vivante, si je ne me coupais pas de ce grotesque incube, même si, à un moment donné, il avait été le moyen même qui m'avait conduit au portail de l'Église. Ainsi donc je m'en coupai. » (6)

DE MALAISIE AUX INDES

        La guerre de 1914 le ruina, et d'autant qu'il n'avait plus le soutien maçonnique. Ses origines allemandes le rendant suspect, on l'accusa d'espionnage. Il renonça au secrétariat de l'Association des planteurs, vendit sa propriété et quitta la Malaisie. Il continuait son aventure - une aventure qu'il n'avait ni cherchée, à la fois spirituelle et temporelle.

        La Providence le guidait toujours: l'Asie l'avait envoûté, il n'envisageait pas un retour en Europe; il passa aux Indes.

        Là, malgré une légende, il ne se convertit pas à l'hindouisme. Il resta anglo-catholique fervent, avec une rigidité dont il souriait plus tard. Un attrait spontané vers la liturgie, un goût
des rigueurs doctrinales le préservaient du protestantisme.

        Mais, s'il ne se convertit pas à l'hindouisme, malgré son admiration pour la Vedanta, il se convertit à l'Inde, à la cause indienne, qu'il embrassa de tout son coeur. Il entra dans la société des Serviteurs de l'Inde -les Servants of India - fondée par son maître, son « guru », Gopal Krishna Gokhalé, l'un des plus grands et des plus purs politiques de l'Inde, un spirituel et un réaliste en même temps, dont l'auréole de Gandhi et le succès de Nehru ont trop dérobé le visage au public français.

        Dans son livre Renascent India (La renaissance de l'Inde), Zacharias a retracé la marche spirituelle, intellectuelle et politique de l'Inde vers son indépendance. Ce qu'il ne dit pas, c'est la part qu'il prit dans le mouvement social et national de l'Inde régénérée. Il fut, cinq ans, l'un des membres du fameux collège des Serviteurs de l'Inde, à Poona, sous la direction de Gokhalé et il y rencontra Gandhi, sur lequel il portait des jugements plus complexes et nuancés que la plupart
des contemporains. Il s'habillait et vivait à l'indienne, en brahme, ce qui lui valut plusieurs expulsions hors d'hôtels européens parce qu'on le prenait pour un « native ». Il aimait à conter
avec humour ces grandes et petites mésaventures.

CATHOLIQUE

        L'activité temporelle ne le détournait point de sa route spirituelle. Plus il vivait à fond son anglo-catholicisme, plus il en comprenait l'instabilité et la précarité. Il aimait « l'Église d'Angleterre », sa liturgie, sa poésie, ses hymnes si belles, mais, de plus en plus, elle lui paraissait une cote mal taillée entre le protestantisme et le vrai catholicisme. L'expérience de la communauté jacobite de la Côte du Malabar - il enseigna dans les séminaires et les monastères de cette confession, à Travancore et à Cochin - lui révéla les limites et les faiblesses des Églises orientales séparées.

        La réforme du bréviaire par Pie X, la constitution du Code de droit canonique l'avaient profondément impressionné. L'enseignement social de Léon XIII correspondait à ses aspirations et à ses convictions. Le catholicisme « romain > lui paraissait le seul christianisme vraiment «universel>, capable de dépasser les racismes et les nationalismes qui lui faisaient horreur. Les hésitations de l'Église anglicane devant le birth-control lui déplaisaient.

        Néanmoins, il hésita longtemps, non sans trouble ni peine, au bord du catholicisme. Il lui en coûtait de rompre avec ses amis anglicans comme, naguère, avec les francs-maçons. Le dogme de l'infaillibilité pontificale lui faisait l'effet d'un obstacle insurmontable.

        Détail curieux, c'est le jour où il se convainquit, après étude, que, par le dogme de l'Immaculée Conception, Pie IX avait eu raison contre son philosophe et théologien préféré, saint Thomas d'Aquin, qu'il regarda l'infaillibilité pontificale sous une lumière nouvelle. Il y vit la garantie de la philosophia perennis et celle de la véritable liberté de pensée.

« Le contrôle de la pensée par l'infaillibilité pontificale n'abêtit pas la pensée, mais, bien plutôt, il préserve le la pensée de s'abêtir elle-même », a-t-il écrit dans une formule très chestertonienne (7).

        Le dernier obstacle tombait. En 1926, Zacharias fut reçu dans l'Église catholique, aux Indes. Il avait cinquante-trois ans. Sa maturité consacrait l'aboutissement d'une longue maturation spirituelle.

« Ainsi ma longue recherche finissait-elle où Dieu et son Christ voulaient qu'elle finît: à la porte de miséricorde du Samedi-Saint... Lentement, péniblement, avec hésitation, j'avais suivi la lumière, d'aussi loin que je l'avais vue à chaque moment de ma longue errance. Et maintenant Celui qui est Lumière de Lumière et la Lumière du Monde entier - sans en excepter les athées, les païens, les hérétiques et les schismatiques, dont je fus moi-même, à un moment ou l'autre -est venu à moi pour m'illuminer par l'éclat de son propre feu pascal, pour m'enflammer par la plénitude de son propre «Amour divin, surpassant tout amour » et pour imprégner tout mon être de reconnaissance pour cet ineffable amour par lequel il m'a aimé -moi, même moi -avant la création du monde. » (8)

Le pèlerin avait trouvé le repos. Il en profita pour se remettre à l'ouvrage.

        Aux catholiques indiens, il fit un curieux don de joyeux avènement: un hebdomadaire, The Week, le premier journal politique indien d'inspiration catholique. Il continua, pour la libération de la « Mère Inde » et l'émancipation des parias « intouchables », la lutte qu'il avait menée derrière Gokhalé, aux côtés de Gandhi et de Nehru. Il combattit si fort que sa situation devint intenable dans la répression qui suivit la guerre de 1914. En 1928 ou 29, il dut quitter l'Inde - pour n'y plus jamais revenir.

EN BELGIQUE ET EN FRANCE

        Il dut même quitter l'Asie. Il trouva refuge en Belgique, à l'abbaye bénédictine de Saint-André, à Lophem-lez-Bruges, centre d'impulsion et d'éducation missionnaires, où, dirigée par un loyal et rude jouteur, Dom Edouard Neut, une revue, le Bulletin des Missions, besognait vaillamment pour les directives missionnaires de Benoît XV et de Pie XI, ce qui n'allait pas sans difficultés.

        A Lophem, Zacharias acheva de réaliser son équilibre spirituel dans cette paix de saint Benoît qui semblait faite à souhait pour son tempérament. Il y rencontra un grand religieux, dont l'expérience se rapprochait de la sienne, Dom Célestin Lou-Tseng-Tsiang, ancien ministre de la République chinoise, qui devint son ami.

        Zacharias était une recrue toute désignée pour le mouvement missionnaire, par sa qualité de converti, l'étendue et la variété de ses connaissances expérimentales, qui faisaient de lui, pour le Bulletin des Missions, un collaborateur plus que précieux. Avec Dom Neut, Dom Lou, le P. Lebbe, le P. Pierre Charles, il fut l'un des penseurs du renouveau missionnaire.

        Mais il était écrit que ce Juif-Errant ne pourrait s'arrêter nulle part. L'audacieux franc-parler du Bulletin suscitait des oppositions un peu partout, et en Belgique même. Zacharias était étranger : il dût repartir.

        La France l'accueillit à Lille où, dans la jeunesse étudiante, en marge de l'Université catholique, fermentaient alors des aspirations sociales et missionnaires. En ce temps s'ébauchait un mouvement de laïcat missionnaire, destiné à une belle expansion, sous le nom d'Ad Lucem. Avec l'abbé Prévost, l'abbé Paul Catrice, le jeune docteur Louis Aujoulat, le professeur Godlewski, Emma Payelleville, Zacharias en fut l'un des fondateurs. Je l'y retrouvai et, entre 1933 et 1936, nous nous vîmes régulièrement à Lille et à Paris.

        Quand s'ouvrit à Lille, proche de la « Catho », une maison de formation pour les jeunes d'Ad Lucem, il en devint tout naturellement l'un des animateurs et le maître le plus écouté. Sa jeunesse d'âme, en dépit de la soixantaine, son humeur joviale, sa bonhomie. sa dignité toute simple. son expérience universelle, son humour le désignaient à la confiance admirative des jeunes Européens. Africains ou Asiatiques. qui, voyant en lui un précurseur et un conseiller. l'appelaient gentiment «grand. père ». En même temps. il collaborait à des revues françaises, à la Vie Intellectuelle des Pères Dominicains. à l'hebdomadaire Sept, à la Jeune République, aux diverses publications de l'Agence Univers. Sa collaboration était partout appréciée.

        Mais. où il y a des hommes, il y a de l'hommerie. La forte personnalité de Zacharias attirait à la fois les sympathies et les oppositions. Il porta ombrage à quelques-uns. ce qui rendit la position à Lille de plus en plus délicate et d'autant que. sans ressources personnelles, il dépendait de l'hospitalité.

L'Université de Peï-Ping, en Chine, lui offrait une place de professeur: il reprit la route.

DE LA CHINE AUX ÉTATS-UNIS

        De 1937 à 1940, professeur à l'Université fondée et dirigée par les Pères du Verbe divin, poursuivant des études personnelles d'ethnologie, d'archéologie et d'histoire. aimé de ses étudiants, estimé de ses collègues, il fut pleinement heureux. Il étudiait le chinois, vivait à la chinoise. appréciait la cuisine chinoise. dont il faisait grand cas.

        Ce bonheur dura peu. Marche, marche !... Telle était sa vocation. La guerre. l'occupation japonaise l'arrachèrent à l'Université. Après un internement sur place. il fut expédié aux Philippines, dans un camp de concentration. où il connut les barbelés et la faim, sans toutefois. par bonheur, être maltraité.

        La victoire américaine le délivre. Un bref séjour aux États-Unis - il s'y plaît peu - puis il reprend son poste à Peï-Ping. Il y retrouve la paix. Pas pour longtemps. Marche, marche ! Les Rouges de Mao-Tse-Toung occupent la ville. envahissent l'Université. Zacharias essaie de tenir. mais, quand il voit sa liberté spirituelle en danger, il reprend encore la route. à plus de soixante-dix ans.

        Cette fois. c'est le dernier voyage. Les Pères du Verbe divin lui offrent l'hospitalité dans la «Guesthouse » de leur séminaire, à Techny, dans la banlieue de Chicago, à l'endroit où commence la campagne.

        Curieuse maison d'accueil, bien américaine, qui tient du couvent, de l'hôtel et du bar. Dénué de ressources, trop vieux pour retrouver un emploi, Zacharias devra y demeurer, dans la sécurité matérielle et non sans confort, mais dans un isolement douloureux. Mal accordé à la psychologie américaine, il connaît peu de monde aux U .S.A. Ses amis sont loin, dispersés dans le monde. La communauté du Verbe divin l'héberge, mais ne l'adopte pas, ce dont souffre son grand besoin d'amitié.

        Va-t-il, pour autant, s'abandonner à la vieillesse ? Le croire serait mal le connaître. Il vit comme dans un cloître bénédictin, récitant chaque jour le bréviaire. Il collabore à quelques revues américaines. Profitant de ses acquisitions en ethnologie et en préhistoire, il publie à Saint-Louis, chez Herder, deux ouvrages: Protohistory et Human personality, deux gros livres, savants, pleins de faits peu connus et de réflexions originales, dont il n'est point exagéré de prétendre qu'ils renouvellent certaines perspectives historiques. Le silence les accueille. Parmi les officiels, qui connaît le vieux franc-tireur de la préhistoire ? L'originalité même de ses conclusions déconcerte beaucoup de lecteurs, aux U.S.A. en particulier. Il voudrait une traduction française: j'essaie de l'obtenir; refus. Dieu veut que Zacharias meure dans l'humilité.

        Et dans la pauvreté. Ce richard de naguère ne laissera pas de quoi payer son enterrement et ses derniers amis se cotiseront pour ses funérailles. Mourir coûte cher aux U.S.A.

        Du moins, Dieu épargne la solitude à ses ultimes jours. Il permet que nous nous revoyions longuement, quelques mois avant sa mort. Il met sur son chemin des laïques missionnaires comme lui, les jeunes filles, belges et françaises, de la Société des Auxiliaires des missions, qui tiennent à Chicago Cross-roads, un foyer international d'étudiantes, et un jeune prêtre belge, l'abbé Houtart. Zacharias peut donc mourir en paix, entouré de jeunes qui le comprennent et l'admirent.

        Le cardinal chinois Thomas Tien, réfugié lui aussi à Techny, suivit son convoi avec les auxiliaires des missions, l'abbé Houtart et les Pères du Verbe divin. Remerciement de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique à celui qui fit tant pour qu'elles se rencontrassent dans la Vérité.

LE « VIEUX ZAC »

        Telle est la vie du « vieux Zac » - old Zac, comme il aimait à s'appeler lui-même, éternel voyageur, pèlerin de la vérité et de la charité, Juif-Errant du Christ. Du vieux Zac qui avait tout vu, tout expérimenté, qui savait tout et qui, revenu de si loin et de tant de choses, gardait un coeur neuf et pur d'adolescent; qui, cherchant Dieu par tant de routes, l'avait trouvé malgré tant d'obstacles et qui n'ayant, comme Newman, jamais péché contre la lumière, en avait été récompensé par la trouvaille du Christ. Du vieux Zac, catholique parce qu'il l'avait voulu, pleinement fidèle à l'Église dans la farouche et grondeuse indépendance de sa pensée, laïque cent pour cent et bénédictin, thomiste et non-conformiste, savant et humoriste, catholique social par nature, démocrate né, capable de traiter en égal et en ami n'importe quel homme de toute classe, de toute race et de toute nation - excepté les raseurs, les « snobs » et les « prigs ». Du vieux Zac qui avait emprunté la moitié de sa devise -Pax - à saint Benoît et l'autre moitié -Veritas - à saint Dominique, fier et humble, roué et naïf, malicieux et charitable, brutal et délicat, sympathique fourmilière d'apparentes contradictions, toutes conciliées dans le bon sens, l'humour, la foi et la charité. Du vieux Zac qui servit tour à tour l'Angleterre, l'Inde et la Chine, l'Europe, l'Asie et l' Amérique, mais d'abord et toujours la Lumière.

        Cher ami, dear old Zac, je revois votre beau visage aux traits marqués et presque martelés dans la chair pâle, votre nez aquilin, vos lèvres aux commissures malignes, un peu amères, vos nobles cheveux blancs, souvent désordonnés, et surtout vos yeux d'un bleu pâle et pur -un bleu de fleur des champs - si candides, si paisibles, dans la majesté de votre face. J'entends votre voix parler, avec lenteur, un bel anglais, à l'accent raffiné et classique de « scholar ».

        Cher vieux Zac, pardonnez-moi de parler de vous, qui attachiez tant d'importance à vos idées et si peu à votre personne, je crois que votre vie de converti, de pionnier social et international, de laïque missionnaire, a valeur d'exemple pour les incroyants comme pour les chrétiens de nos jours. C'est pourquoi j'ai violé vos secrets - mais pas votre secret.

De la Loge à l'Église - H.C.E. Zacharias (1873 -1953)


(1) M. Joseph Folliet est Docteur en philosophie thomiste de l'Université de Paris, Docteur en Sciences sociales et politiques, professeur de Sociologie aux Facultés Catholiques de Lyon. Docteur Honoris Causa des l'Université de Montréal et de Columbia (U.S.A.) etc. Co-directeur de la Vie Catholique Illustrée, membre du Comité de Direction de Témoignage chrétien, directeur de la Chronique Sociale de France, Vice-Président des Semaine - Sociales de France. etc., Il a publié des ouvrages remarquables. parmi lesquels : Le Droit de Colonisation (Bloud et Gay) , Le Travail forcé aux Colonies (Éditions du Cerf), Les Chrétiens au Carrefour (Chronique Sociale de France), Présence de l'Église, l'Avènement de Prométhée.


BIBLIOGRAPHIE

H. C. E. Zacharias, Ph. D. Dominus Illuminatio Mea, the story of a conversion. 1 brochure. 2 éditions 1926 et 1936. Light of the East office. 30 Park Street, Calcutta.

H. C. E. Zacharias, : Renascent India from Ramunshon Roy to Mohandas Gandhi. 1 vol. In-8° 304 pp. Londres. Allen and Un win. 1933.

H. C. E. Zacharias, : Proto-history an explicative account of the devellopment  of human thought from paleolithic times to the Persian Monarchy. 1 vol. 392 PP. R. Herder book Co, St.Louis (U.S.A.) et Londres. 1947.

H. C. E. Zacharias, : Human Personality. Its historical emergence in India, China, and Israël. 1 vol. 360 pp. R. Herder book Co. 1950.

H. C. E. Zacharias, : Democracy in anclent Greece. Its origin, rise and decline. Tiré à part de The chinese social and political science service. 1939 Pekin (1 brochure).

Zacharias a publié; de nombreux articles en français dans : Le Bulletin des  Missions (Lophem-lez-Bruges, Belgique), La jeune République (Paris), La Vie Intellectuelle (Paris), l'hebdomadaire Sept (Paris).

NOTES

(1) H. C. E. ZACHARIAS : Dominus Illuminato mea. The story of a convertion. 2ème Edition 1936. Light of the East Office. 30 Park Street. Calcutta. Inde. page 1.

(2) Une tendance analogue existe en France, fortement tournée vers l'occultisme. Elle a eu pour doctrinaires les FF:. Ragon et Wirth. Le célèbre occultiste René Guénon s'y est quelque temps rallié

(3) op. c,t. pp. 2-3.

(4) Church : l'église anglicane; chapelles des églises protestantes dissidente

(5) «Le Chien tacheté», nom d'un club local.

(6) «And so cut off myself I did.» op. c,t. p. 11. L'expression est d'une remarquable énergie.

(7) op. c,t. p. 34.

(8) op. ctt. pp. 39-40.


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