[…] La mort du cardinal Jean Daniélou est hélas, aujourd’hui encore, souvent sujette à des plaisanteries douteuses. J’ai voulu connaître l’exacte vérité. C’est une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce livre. Pour en venir aux faits : j’ai voulu tout savoir, pour tout raconter. J’ai rencontré la jeune femme sur le palier de qui Jean est mort. Grâce à elle, j’ai été soulagée, définitivement. J’ai compris l’exacte nature de leur relation : une amitié fondée sur l’écoute et une aide essentiellement spirituelle. Ce témoignage m’a bouleversée. Cette femme rejetée a décidé d’arrêter son métier à la suite de sa rencontre avec Jean Daniélou. Ce changement de vie m’a profondément émue. J’y ai vu toute l’efficacité fraternelle d’un homme tout entier tourné vers les autres. La presse de l’époque a profité de la disparition d’un prince de l’Eglise, académicien médiatique de surcroît pour traîner sa réputation dans la boue. Je me suis attachée à relater les faits heure par heure, de manière à ce que toute ambiguïté soit levée. En quelques mots : le lundi 20 mai, Jean Daniélou se lève tôt, célèbre la messe à huit heures et passe la matinée à travailler dans son bureau et à recevoir des visites. Le professeur Eric Osborn vient le chercher pour aller déjeuner dans le quartier. Après avoir longuement parlé des pères grecs, le cardinal Daniélou accompagne son ami jusqu’à son hôtel. Son cœur lui impose une halte alors qu’il grimpe l’escalier. Jean Daniélou reprend son souffle et le fil de la conversation. Il projette un congrès patristique en Australie. Vers quatorze heures trente, il passe aux Etudes chercher son courrier. Saute dans le bus 82 pour rentrer chez lui. Il ressort à 15 heures 15 précises et annonce à la portière du couvent : je serai de retour à 17 heures. Il prend un nouveau bus pour se rendre rue Dulong près de la place Péreire où il arrive vers 15 heures quarante. Il s’y rend pour apporter à cette jeune femme dans le besoin de l’argent afin qu’elle puisse payer l’avocat de son mari alors emprisonné. Il monte les quatre étages avec précipitation. Il sonne, il est blanc comme un linge. Il a à peine le temps de dire « qu’il fait chaud ici » qu’il tombe à genoux, sa tête s’écrase sur le sol. Un dernier souffle et puis plus rien.
Totalement affolée, paniquée à l’idée qu’on l’accuse de d’avoir tué le cardinal Daniélou, la jeune femme appelle immédiatement Police secours. Le car arrive à quinze heures quarante huit. Les gardiens de la paix trouvent le cardinal encore en vie mais inconscient, le teint violet. Malgré un massage cardiaque et l’arrivée des médecins du SAMU, à seize heures sept, on abandonne toute réanimation. Le patient présente les signes cliniques de la mort cérébrale. Il ne s’est donc passé qu’à peu près une demie heure entre son départ de la Notre Dame des Champs et l’appel à Police Secours. Cette précision est capitale et c’est sans doute parce que beaucoup l’ignoraient qu’ils se sont mis à interpréter et à conjecturer sur des faits qu’ils ne connaissaient pas précisément. Le corps est transporté rue Monsieur. Après examen, je me suis rendue compte que tous les témoignages concordaient. Comme le souligne Alain, extrêmement marqué par cette disparition. « Il est mort comme un saint. Les saints ce ne sont pas les gens qu’on couvre d’honneur ce sont des êtres sur lesquels on crache avec mépris. Le fait qu’il soit allé porter de l’agent à une pauvre fille pour tirer son mari de prison dans un quartier populaire a fait que tout le monde en a profité. /Jean s’était toujours intéressé aux mal aimés. J’ai profondément admiré cette fin semblable à celle des martyrs dont le parfum monte droit vers le ciel sous l’opprobre et les quolibets de la foule. » Si la mémoire de Jean Daniélou a été déshonorée, je tiens à souligner que nombre de personnalités se sont attachées à la saluer, ses collègues académiciens, le père Carré, Maurice Druon, Marcel Achard, sans oublier l’hommage officiel du pape Paul VI et même, vingt ans après sa mort, la reconnaissance du pape Jean Paul II.
Vivre pour la Vérité