Lyon
capitale : Quand
êtes-vous entré chez
les Témoins de
Jéhovah ?
Robert
Carbonelle : Je venais
de perdre ma fille, j’étais
déboussolé.
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En
1998, Les
Témoins de
Jéhovah
avaient loué
le stade de la
Meinau à
Strasbourg
pour
accueillir 12
000 adeptes.
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C’était
en 1954, j’avais 27
ans. Ils sont venus
taper à ma porte et m’ont
parlé de
résurrection, m’ont
dit : “Si vous
restez un fidèle
chrétien, vous
reverrez votre fille.”
Maintenant, ils ne se
contentent pas de
venir au hasard : ils
lisent les rubriques
nécrologiques et se
présentent chez les
familles touchées par
un drame. Soi-disant
pour les réconforter,
mais en réalité pour
profiter de leur
désarroi et en faire
de nouveaux adeptes.
Comment
vous ont-ils converti
?
J’ai
commencé ce qu’ils
appellent les études
bibliques. C’est en
fait une étude de
leurs propres
publications, appuyée
de temps en temps sur
un verset. Je me suis
fait baptisé, et
ensuite ils vous
donnent de grosses
responsabilités. Cela
vous occupe toute la
journée. J’ai ainsi
passé trente ans dans
cette secte sans m’en
rendre compte.
Vous
avez même été un
dirigeant local de la
secte ?
Oui.
J’habitai à Roubaix
et ils m’ont
suggéré d’aller
dans le Vaucluse,
région où ils
étaient peu
développés. J’ai
abandonné mes deux
commerces et j’y ai
fondé une
congrégation.
Votre
famille vous a suivi ?
Ma
femme a rejoint les
Témoins de Jéhovah
peu après moi. Et
nous avons eu deux
fils. Quand nous avons
voulu leur donner un
enseignement
religieux, nous nous
sommes naturellement
tournés vers cette
secte. Tous les deux
ont épousé des
Témoins de Jéhovah,
ce qui est fortement
conseillé par la
secte.
Des conseils, même
appuyés, ne
constituent pas des
ordres…
Les
Témoins de Jéhovah
vivent toujours dans
la peur. On leur dit
que la fin du monde
est très proche, et
que lorsqu’elle
arrivera, seuls ceux
qui se sont pliés à
la discipline prônée
“par” Jéhovah
accéderont au paradis
et à la vie
éternelle. Les autres
seront détruits avec
le reste de la
société. Alors, ils
n’ont pas besoin de
donner des ordres, les
adeptes obéissent
spontanément aux
conseils donnés. Une
fois que vous êtes
dans la secte, vous
perdez votre
responsabilité. Vous
devenez un robot de l’organisation,
obéissant au doigt et
à l’œil. Car si
vous désobéissez,
vous êtes exclu. Et l’exclusion,
pour les Témoins de
Jéhovah, équivaut à
la mort, puisqu’elle
ferme les portes du
paradis. Il y a d’ailleurs
un tribunal interne
qui sanctionne les “rebelles”
ou ceux qui ont commis
une faute biblique. Il
fait largement appel
à la délation, y
compris à celle des
enfants des accusés.
Cela
explique votre départ
?
Quand
on reste longtemps
dans une organisation,
et si on a un peu de
mémoire, on s’aperçoit
de toutes les
contradictions. Les
dirigeants des
Témoins de Jéhovah
prétendent qu’ils
écrivent sous l’esprit
de Dieu et qu’ils
sont prophètes. Dans
ce cas, ils ne
devraient pas avoir de
contradictions. Quand
j’ai eu le doute, j’ai
commencé à relire
leurs anciennes
publications, ce qu’ils
déconseillent de
faire. Je suis
remonté jusqu’au
XIXe siècle. Et j’ai
vu toutes leurs
erreurs, qu’ils ont
progressivement
corrigées. J’ai vu
notamment qu’ils ont
annoncé quatre fois
la fin du monde. En
1878, 1914, 1925 et
1975. La Bible
(Deutéronome,
chapitre 18, verset 20
à 22) dit que si
quelqu’un annonce
quelque chose qui ne
se réalise pas, c’est
un faux prophète, et
qu’il ne faut pas
avoir peur de lui. Je
me suis alors dit qu’ils
n’étaient pas des
prophètes, mais des
gens comme vous et
moi. Alors, je les ai
quittés.
Votre
femme a quitté aussi
cette secte, mais pas
vos fils. Est-ce qu’il
n’y a pas là une
culpabilité lourde à
porter ?
Je
regrette évidement qu’ils
soient encore
prisonniers de cette
secte. Mais nul n’est
prophète en son pays,
pas même dans sa
propre famille : ils
préfèrent écouter d’autres
personnes que leur
père. J’ai toutes
les preuves chez moi
de ce que je vous ai
dit, mais ils n’ont
pas le droit de les
regarder. S’ils le
faisaient, ils
seraient exclus. J’ai
tout de même
convaincu mon second
fils, qui ne va plus
à leurs réunions.
Vous
avez subi des
pressions lors de
votre départ?
Quand
j’ai commencé à
lutter contre eux, des
dirigeants locaux m’ont
dit : “Si jamais tu
continues à nous
nuire, tu ne verras
plus tes fils.”
Effectivement, mon
fils aîné m’a
appelé pour me dire :
“Tu ne mets plus les
pieds chez moi.” Il
est resté sept ans
sans venir me voir.
Pour les Témoins, l’organisation,
c’est leur mère, et
Jéhovah, leur père.
Ils se constituent une
nouvelle famille. Si
leur père naturel “trahit”,
ils n’ont plus
besoin de lui. Mon
fils est malgré tout
revenu me voir en
1996, après une
émission de
Dechavanne. J’y
participais, et un
avocat de la secte lui
avait demandé de
venir m’apporter la
contradiction sur le
plateau. Ce qu’il a
refusé de faire.
Et
depuis ?
J’ai
reçu des menaces de
mort et de torture
pendant quatorze mois,
parfois sept ou huit
fois dans la même
nuit. La gendarmerie a
fini par me mettre sur
écoute, et deux jours
après, un adepte a
été arrêté et
condamné à un mois
de prison avec sursis
et 8000 F d’amende.
Mais il y a un mois,
les menaces ont
recommencé.
Les
adeptes vivent en
cercle fermé ?
Mentalement,
oui. Tout ce qui est
extérieur est
satanique, donc, il
faut avoir le minimum
de contacts possibles
avec des non-Témoins
de Jéhovah. Il faut
choisir ses amis, son
conjoint, au sein de
la secte. Le rythme de
votre vie est réglé
par elle. Vous avez
déjà cinq heures de
réunion par semaine.
Avec les
déplacements, il faut
souvent compter le
double. En plus, vous
devez préparer des
conférences,
certaines m’ont pris
des nuits entières.
Vous devez avoir
connaissance de toutes
les publications des
TJ. Il y a deux revues
tous les quinze jours,
et plusieurs livres
dans l’année. Cela
vous donne une telle
occupation, que même
si on ne vous “conseillait”
pas d’éviter de le
faire, vous n’auriez
pas le temps de lire
autre chose.
Le
porte-à-porte prend
aussi beaucoup de
temps ?
Cela
doit être la
principale activité d’un
adepte. Le minimum
conseillé, c’est 10
heures par mois.
Pendant les congés,
on vous conseille
fortement de faire le
service de pionnier,
soixante heures par
mois. Même une heure,
c’est épuisant.
Vous êtes exposé à
tous les risques et
toutes les moqueries.
Une fois, j’ai été
sorti d’une maison
avec un fusil. Mais
cela vous durcit,
renforce vos
convictions. Et si
vous ne faites pas ce
qu’il faut faire,
vous êtes toujours
supervisé par quelqu’un
d’autre. Tout le
monde à une carte de
service, qui permet de
vérifier le nombre d’heures
de porte-à-porte
effectuées. Et le
nombre de publications
“placées”.
Souvent en échange d’un
don.
Vous
avez été trésorier
d’une association
locale des Témoins.
La secte est riche ?
Très
riche. Tous leurs
capitaux sont placés
dans la pierre, dans
tous les pays du
monde. À Brooklyn,
ils ont au moins cinq
immeubles d’une
trentaine d’étages.
Le plus souvent, ces
bâtiments sont
construits par des
bénévoles. Si vous
êtes maçon, on va
vous conseiller d’être
volontaire pour aller,
par exemple, plusieurs
mois au Japon. Et c’est
vous-même qui paierez
le billet d’avion.
La
secte demande beaucoup
d’argent à ses
adeptes ?
Les petits ruisseaux
font les grandes
rivières. Il y a de
cinq à six millions d’adeptes
dans le monde… Et j’ai
lu dans l’un de
leurs écrits qu’ils
trouvaient que la
dîme (10 % du
salaire, reversés par
les évangélistes à
leur Église), ce n’est
pas grand-chose. Il n’y
a pas de sommes
précises, mais il y a
une multitude d’appels
aux dons. On vous fait
comprendre que vous
pouvez toujours donner
plus. J’ai vu des
chèques de 10 000 ou
15 000 F. Le fidèle
est toujours disposé
à donner, puisque la
fin du monde est pour
demain. Seulement, il
ne sait pas qu’elle
est toujours
repoussée…
Propos
recueillis par
Raphaël Ruffier