Une mère sous l'emprise d'une secte

PAROLES Michèle Saenen

Cette ancienne adepte des Témoins de Jéhovah raconte ses vingt-cinq ans d'enfermement psychologique. Et son combat d'aujourd'hui contre tous les comportements sectaires.

Nous l'avons rencontrée dans sa maison, près de Durbuy, en Belgique. Michèle Saenen est une petite femme blonde, énergique. Déterminée à se battre " contre l'enfer des sectes ". Elle a dans la voix une boule de chagrin quand elle raconte son parcours et celui de sa famille chez les Témoins de Jéhovah. " J'ai été une prisonnière volontaire d'une prison aux portes ouvertes ", explique l'ancienne adepte. Bien qu'ils ne se replient pas hors du monde, les Témoins de Jéhovah sont bel et bien une secte. Pour ceux qui tombent dans leur toile tissée serrée, le prix à payer pour le paradis passe par l'oubli de soi. Au nom de la foi et de la résurrection, que de non-dits, de frustrations et de souffrances... Michèle Saenen estime qu'après une " longue amnésie ", aujourd'hui, elle revit.

Pendant vingt-cinq ans, j'ai été une prisonnière volontaire. Aujourd'hui, je revis et je réapprends à marcher. Tout commence l'année de mes vingt et un ans. Je suis alors une femme libre. La vie est belle jusqu'à cette histoire d'amour qui tourne au cauchemar. Là, tout bascule. Je suis enceinte. Et pour mon père, fautive et coupable. C'est la honte, le drame, le rejet. Mais les Témoins de Jéhovah, qui ont déjà happé mes parents, sont là. Prêts à ramener la pauvre âme que je suis dans le droit chemin. Celui de la Bible. Ils sont si gentils, si affectueux, et moi si ébranlée ! Je commence à aller à l'" étude ", aux réunions : je n'ose pas leur dire non. Machinalement, sans réfléchir, j'avance dans le cheminement de leur pensée. La leçon est simple. C'est comme une recette de cuisine : si l'on suit les indications à la lettre, on obtient exactement ce que l'on souhaite ; un monde idéal, sans guerre, sans violence ni chômage, avec seulement plein d'amour... N'est-ce pas le rêve de tout le monde ?

Je suis déjà dépendante de ce paradis. Plus tard, j'apprends les règles de la congrégation. Ses interdits ? Voter ; faire de la politique ; fumer ; faire des fêtes ou y participer ; être homosexuel ; donner ou recevoir du sang... J'apprends aussi que la femme doit être soumise à son mari ; qu'elle lui est " complémentaire " et non égale ; que sa place se trouve plutôt dans les tâches subalternes. J'apprends encore qu'il est mal vu de faire des études supérieures (celles-ci étaient d'ailleurs interdites il n'y a pas si longtemps) ; qu'en dehors des Témoins de Jéhovah, le monde est pervers ; qu'y puiser des connaissances, c'est prendre le risque d'être contaminé.

J'apprends donc... Et j'oublie qui je suis pour coller à la " vraie personnalité chrétienne " prescrite par la congrégation. Dans le même temps, il y a la mort de mon père et la naissance, huit jours après, de ma fille Vinciane, qui vient au monde avec les hanches luxées. Ma mère ensuite a une crise cardiaque. Je traduis tout ça comme une punition de Dieu. Les Témoins, eux, sont là. Ils me soutiennent, m'entourent avec leurs mots et leur ferveur. Ils me parlent aussi des épreuves qu'il faut endurer pour mériter le monde idéal.

C'est aux Témoins que je rencontre mon mari. Après son divorce, on se marie. De notre union naît Gabrielle et, dix mois plus tard, Jaël. Mais le destin s'acharne à nouveau : j'ai un accident de voiture qui provoque la mort de nos deux petites filles. Effondrés, nous nous raccrochons très fort aux Témoins, qui nous disent : " Si vous voulez retrouver vos enfants dans le monde nouveau, vous devez être parfaits, irréprochables aux yeux de Dieu. " Nous n'avons plus droit à l'erreur.

Quelques jours après l'enterrement, l'un des " anciens " - qui sont, en quelque sorte, les prêtres de la congrégation - sous-entend que j'ai tué mes petites filles. Quel choc ! Je crie, je hurle ma douleur. Mais on me dit que, si j'ai la foi, je n'ai pas le droit de pleurer mes enfants ni d'aller porter des fleurs sur leurs tombes. Cela bouleverse complètement ma vie.

Privée de deuil, je ne pense plus qu'à une chose : être parfaite pour pouvoir retrouver, un jour, Gabrielle et Jaël qui m'appellent dans mes rêves. Les " anciens " se mêlent de tout : de notre vie de couple, de nos règles de vie, de l'éducation de Vinciane, de la gestion de nos finances... La naissance d'Aurore m'apporte à nouveau l'espoir. Mais je suis en pleine dépression. Sans doute parce que je me prive de vivre pleinement. Il y a ce sentiment d'enfermement qui m'oppresse. J'écris une lettre de rupture aux Témoins, qui n'en tiennent pas compte vu mon état de santé. Mais il y a, de leur part, une reprise en main. Ils me rappellent que si je n'obéis pas aux règles de la congrégation, je vais perdre mes enfants à tout jamais. La carotte pour me faire avancer. Du coup, à la maison, je deviens une locomotive alimentée par les chardons de la résurrection. Aurore a beaucoup souffert de mon sectarisme.

Nous nous installons à Durbuy. Je me remets à une passion de jeunesse : la photo. Cela m'aide à sortir du noir de ma dépression. Je photographie notamment les cérémonies de mariage. Les " anciens " me tombent dessus. Pour eux, en faisant des photos dans les églises, je perpétue " le faux culte " et je suis une entrave à la foi des autres Témoins. Donc, ils m'intiment l'ordre d'arrêter. Malgré tout, je continue. Désormais, dans la congrégation, je ne suis plus fréquentable. Et moi, je doute de plus en plus.

Tout s'écroule définitivement quand je découvre un article dans un hebdomadaire, " le Vif l'Express ". On est en plein dans l'affaire Dutroux. Et voilà que j'apprends qu'il y a vingt ans, un certain Raymond, Témoin de Jéhovah, a abusé d'une petite fille de neuf ans. Non seulement il n'a pas été exclu, mais la congrégation a étouffé l'affaire en demandant à la petite de " pardonner ". Et le fameux Raymond a récidivé : on vient de trouver chez lui un impressionnant stock de matériel pédophiles et des centaines de photos d'enfants dans des poses obscènes. L'horreur ! Pour moi, c'est un séisme psychologique. Je demande des comptes : l'organisation estime d'abord ma réaction déplacée et me dit ensuite qu'il y a " prescription ".

Je vivais déjà ma foi au ralenti. Maintenant, c'est fini. Quelques jours après cet épisode, je brave l'interdit suprême : je vais avec Aurore, sur la tombe de mes deux petites filles, pour y mettre des fleurs. Et enfin je pleure.

Je décide de rompre définitivement avec les Témoins de Jéhovah. Aurore, qui a seize ans, me suit sans hésiter. Elle est tellement soulagée ! Mais mon mari reste terrorisé par l'idée de l'exclusion. Du coup, je n'envoie pas tout de suite ma lettre de démission. Je suis très mal. Comme un ballon trop gonflé qui se heurte contre les murs. Larguée, presque libre, mais toujours secouée par les courants de la manipulation. Je veux alors comprendre les raisons de ce malaise. Je commence à faire des recherches. Aurore aussi. Nous rencontrons des associations qui nous parlent des comportements sectaires. Et puis je lis, je lis... Jusqu'à ce que je comprenne ce que veut dire " manipulation mentale ". Là, je réalise que j'ai bel et bien fait partie d'une secte. Je n'en dors plus, je craque. Mais, petit à petit, je fais mon chemin. Longtemps très seule. Avec Jean-Marie, mon époux, on ne sait plus se parler. Je lui en veux d'avoir si peur, d'être si peu solidaire. Il lui a fallu neuf mois - le temps d'une maternité ! - pour qu'il ait sa propre boulimie de savoir. Et un an pour qu'il vienne pleurer avec moi sur la tombe de Gabrielle et Jaël.

Aujourd'hui, je consacre tout mon temps à informer et témoigner contre les comportements sectaires. Nous venons d'ailleurs de créer en Belgique une association d'aide aux victimes : l'AVCS. J'en veux à la congrégation, mais pas aux Témoins de Jéhovah. Pour moi, ce sont des victimes, infantilisés, assistés, qui ont des barreaux dans la tête. Et parmi eux, il y a encore ma fille, Vinciane. Quelle déchirure ! J'ai mal. Récemment, nous l'avons rencontrée dans un café, pendant une heure et demie. Et lorsqu'on s'est quittées, elle m'a prise dans ses bras et j'ai vu son sourire. Ah ce sourire... Si merveilleux. C'est mon cadeau. Ma force. Je sais maintenant qu'elle retrouvera sa liberté. Quand ? Peut-être lorsqu'elle vivra sa première maternité. Un enfant, ça change tout dans une vie de femme, et c'est sans doute parce que les Témoins de Jéhovah ont voulu nier mon amour de mère qu'aujourd'hui je suis dehors. Et que je revis.

Propos recueillis par France Berlioz (05/04/1999) Source : L'humanité


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